« 4 mars 1840 » [source : BnF, Mss, NAF 16341, f. 230-231], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8801, page consultée le 01 mai 2026.
[6 ?]h. ¾ du soir, 4 mars [1840], mercredi des Cendres, jour anniversaire
Il y a sept ans à pareil jour1 et à pareille heure j’étais
heureuse comme aujourd’hui et je t’aimais comme aujourd’hui, mon adoré, il n’y
a rien de changé dans mon cœur quoique toute ma vie l’ait été depuis ce premier
jour-là. J’espère que le bon Dieu nous fera la grâce de
nous retrouver tous les deux, dans le même espace de temps, dans le
même bonheur et le même amour ; pour moi c’est la seule chose que je lui
demande dans mes prières en le suppliantade me
faire mourir auparavant que tu ne m’aimes plus.
J’ai retrouvé les vers,
mon bien-aimé, et je les ai recopiés tout de suite, tu me les avais donnés pour
le jour de l’an de 18392. Ils
sont adorablement bons et généreux. Le bon Dieu ne pourrait trouver des paroles
plus douces et plus consolantes que les tiennes, mon adoré. Merci du fond de
l’âme, merci à genoux de toute la force de mon amour. Tu me diras ce soir si je
t’ai copié les vers qui commencent ainsi : Quand tu me
parles de gloire je souris amèrement3 etc. En cherchant ceux
que tu me demandais j’ai trouvé ceux-là et je ne me souviens pas si tu les as.
Mon Dieu que je t’aime mon amour. Je voudrais te servir et baiser tes petits
pieds à tous les instants de ma vie.
Voici qu’on m’apporte une lettre de
Mme Kraft, j’espère qu’elle ne me causera aucun chagrin et que tu ne me feras pas
de scène à propos de son style et de son
orthographe ? C’est que vous êtes coutumier du fait, vieux scélérat. La bonne
est revenue de chez Mme Triger qui nous fait bien des compliments
ainsi que la mère Pierceau qui y
était avec son fils. Vous avez été bien i tantôt de me dicter ma correspondance, vous faisiez un bon nez, je m’en
vante, et moi je riais en dedans de vous faire enrager à si bon marché. Une
autre foisb je vous
forcerai à me dicter les lettres à [Mmes ?] [Cuissier et Foussier ? ?] pour voir
comment vous supporterez ce nouvel impôt prélevé sur votre génie épistolaire.
Voime, voime, par exemple je ne vous
chargerai pas de vous dire combien je vous aime parce que vous n’en diriez pas
la moitié assez. Je ne m’en rapporte qu’à moi pour ça et encore ne suis-je pas
contente tous les jours ; ce que je sens est bien au dessus de ce que je dis,
mon cœur est bien plus riche que mon esprit et mon âme bien plus parfaite que
mon style. Je suis bête comme une oie quand je vous écris et je vous aime comme
un ange. Je voudrais bien te voir, mon adoré, est-ce que tu ne viendras pas
auparavant minuit ? Ce serait fort triste et je ne sais pas comment je ferai
d’ici là car je sens une impatience et un besoin de baiser ta belle bouche qui
ne peut s’exprimer. Je t’aime trop mon cher petit homme.
Juliette
1 Juliette et Hugo ont deux fêtes commémoratives : la nuit du 16 au 17 février et le Mardi-Gras, que Hugo fond dans Les Misérables en une seule quand il décrit la nuit de noces de Cosette et Marius.
2 Il s’agit du poème « Il fait froid », daté du 31 décembre 18** et inséré dans Les Contemplations, I, II, XX.
3 Les Rayons et les Ombres, XXIV.
a « supliant ».
b « autrefois ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
