« 1 novembre 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16386, f. 162], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9681, page consultée le 24 janvier 2026.
Guernesey, 1er novembre [18]65, mercredi matin, 8 h.
Bonjour mon cher adoré bien aimé, bonjour dans la suprême joie de la
réorganisationa de ma restitus, c’est-à-dire dans la fonction normale de
mon amour. Voilà quatre longs mois que toutes mes douces habitudes quotidiennes
étaient dépaysées1. Aujourd’hui elles ont repris terre et langue
et voilà que mon cœur babille et que mon âme s’agite comme au bon temps de notre
jeunesse. Tout cela va, vient, courtb,
vole à toi sans paix ni trêve dans tout l’épanouissement de mon bonheur.
J’espère
que tu as passé une very good nuit, pas à l’instar de la mienne qui a été d’une entière blancheur mais
sans aucune souffrance comme tu peux le voir par ma gaîté matinale. Toutes mes servardes2 sont à la messe, je suis seule avec ta pensée et le
soleil en tiers, ce qui ne gâte rien. Dès que mes gentes seront revenues de leur
boui-boui, je prendrai un bain dont j’ai grand besoin. Demain, je reprends mon emploi
de cafetière en chef et sans partage avec l’ambition de me faire goûter de plus en
plus par vous, mon cher petit gourmet de [illis.]. Je n’ai pas pu te débagouler hier
tout le margouillis Kesler-Marquand. Que tout ce gâchis ne finisse pas par
quelque grosse incartade anglo-guernesiaise qui nous force à sortir malgré nous de
notre passivité bienveillante et conciliante pour les deux partis. Du reste, tu en
jugeras mieux que moi une fois que tu auras entendu le récit de la friction présente.
En attendant, je crains que ton fils Victor
ne m’en veuille de n’avoir pas remis tout de suite son livre à Marquand, comme il m’en avait priée, et cela me
tourmente3. Mais mon premier devoir étant de t’obéir, je me résigne d’avance de
son mécontentement très juste dans le fond et [illis.]
1 Juliette et Hugo sont revenus la veille de leur voyage de vacances annuel : ils étaient partis depuis le 28 juin précédent. Ils ont visité l’Allemagne, le Luxembourg et la Belgique, ils se sont notamment rendus à Bruxelles pour assister au mariage de Charles Hugo et Alice Lehaene qui a eu lieu les 17 et 18 octobre.
3 Fou de douleur après la mort de sa fiancée, Emily de Putron, François-Victor Hugo quitte Guernesey le 18 janvier et part s’installer à Bruxelles. Victor Hugo a pu revoir son fils à l’occasion de son voyage annuel.
a « réoganisation ».
b « cour ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
- 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
- 25 octobreChansons des rues et des bois.
