« 6 août 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 197-198], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8712, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 6 août 18521, vendredi après-midi, 1 h.
Mon cher bien-aimé, je te dédie les premières pattes de mouches qui sortent de mon encrier jersien et je te redonne toutes mes pensées et tout mon cœur sur la terre d’Angleterre comme je te les ai donnés la première fois que je t’ai vu sur la terre de France. Nous voici au terme de nos pérégrinations terrestres et maritimes. Dieu veuille, cher bien-aimé, que tu trouves enfin dans ce petit coin hospitalier le repos et le bonheur domestique dont tu étais privé depuis si longtemps. Hier ne te voyant si près de tous chers êtres si aimés et si regrettés j’oubliais mon propre isolement pour ne penser qu’à ta joie que je dévorais des yeux, que je bénissais de l’âme, que je partageais de toute la force de mon amour pour toi, de mon respect et de mon dévouement pour ta noble et sainte femme. C’est ainsi que je t’ai suivi de loin jusqu’au moment où j’ai été forcée de m’arrêter dans le fameux Hôtel du Commerce2 d’où je te gribouille ces quelques lignes en attendant que tu puisses venir m’y voir aujourd’hui. J’ai grand peur que tu ne le puisses pas avant ce soir, ta famille devant être impatiente de chercher une maison et surtout de profiter de ta présence pour voir l’île qu’on dit très charmante. C’est ce qui me fait craindre de ne pas te voir ce soir. Et pourtant je n’ose pas sortir dans la crainte de manquer l’occasion si désirée de te voir. D’un autre côté, j’ai un mal de tête fou causé par l’odeur de peinture et de vernis de la maison qu’on remet à neuf. Je ne sais que résoudre. Tu serais mille fois bien inspiré de venir me tirer d’embarras tout de suite. En attendant, cher adoré bien-aimé je t’admire, je te bénis et je t’aime dans ce petit coin du monde comme je t’aimais, je te bénissais et je t’admirais dans la grande ville de l’univers car tu es toujours et de plus en plus mon grand sublime, ineffable et ravissant adoré.
Juliette
1 Juliette Drouet et Victor ont quitté la Belgique via Anvers le 1er août pour se rendre d’abord à Londres, puis à Jersey, où ils débarquent le 5 août. Juliette voyage incognito. Hugo est accueilli par les siens, qui l’ont précédé.
2 À son arrivée à Jersey, Juliette réside quelques jours à l’Hôtel du Commerce. Son coût trop élevé l’oblige à déménager. Elle loue un petit appartement au premier étage d’une maison (Nelson Hall) située près du Havre-des-Pas. La famille Hugo séjourne à l’Hôtel de la Pomme d’Or situé dans le centre de Saint-Hélier avant d’emménager à Marine Terrace.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
