11 janvier 1850

« 11 janvier 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 3-4], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12550, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon petit homme aimé, bonjour, mon sublime piocheur, bonjour, ne te réveille pas. Il est bien juste que tu dormes le matin, mon pauvre bien-aimé, quand tu as travaillé une partie de la nuit. Quant à moi qui ne faisa rien que t’aimer d’un bout de l’année à l’autre, c’est à grand peine si je suffis à cette besogne, à preuve que je suis encore en retard de deux gribouillis depuis hier. Mais je vais rattraperb le temps perdu ce matin, quand je devrais mettre les baisers doubles et les tendresses les unes sur les autres. C’est un genre de produits qui ne demandec pas beaucoup de précautions à emballer. On peut les mettre pêle-mêle et à tête-bêche sans crainte de déranger leursd plis et de leur faire perdre de leur valeur. Heureusement pour moi car s’il fallait la plus petite habileté ou le moindre art pour arranger les choses du cœur, je serais fort embarrassée et le diable lui-même n’y reconnaîtrait pas ses petits. Mais il n’en este pas ainsi, Dieu merci. Mon amour sort de mon cœur comme il veut et comme il peut sans se préoccuperf de son attitude. Je t’aime est aussi bien la tête en bas les pieds en l’air qu’autrement, c’est toujours je t’aime. Les baisers se tassent sans crainte de se friperg et moi je jabotteh sans crainte du ridicule et de passer pour une vieille bavarde de Juju.


Notes manuscriptologiques

a « fait ».

b « rattrapper ».

c « demandent ».

d « leur ».

e « il n’en n’est ».

f « préocuper »

g « fripper ».

h « jabote ».


« 11 janvier 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/03], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12550, page consultée le 24 janvier 2026.

Toujours la même Juju au même Toto, toujours du même robinet et du même tonneau. C’est monotone mais c’est bon. Cher petit homme, comment as-tu passé la nuit ? As-tu trouvé ton souper bien servi et ta chambre chaude ? As-tu bien dormi ? À quelle heurea t’es-tu couché ? Comment va-t-on chez toi, mon doux adoré ? Voilà ce que je voudrais savoir tout de suite et ce que je ne pourrai pas savoir avant tantôt, c’est agaçant. Pour me faire prendre patience, je tâche de me persuader que tout est pour le mieux et comme je le désire. Dieu veuille qu’il en soit ainsi. Quelle douce soirée j’ai passée hier, mon cher petit Toto. Je ne pouvais pas te parler mais je te voyais et j’étais heureuse. Pourquoi ne me donnes-tu pas plus souvent de ces bonheurs-là ? Je sais pourtant bien les mettre à profit et je n’en perds pas une seconde. Cela devrait t’encourager à m’en donner plus souvent. Petit à petit tu reviendrais à nos anciennes habitudes et tu y retrouverais peut-être quelque charme. Essayes-en, tu verras que je te dis la vérité. Quant à moi, mon amour, c’est toujours le même bonheur, la même avidité de te voir, le même désir de t’entendre, la même admiration et la même adoration que le premier jour. Mes impressions sont restées aussi vives que mon amour et je puis être heureuse autant que je t’aime.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « heures ».


« 11 janvier 1850 » [source : MVH, α 8321], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12550, page consultée le 24 janvier 2026.

Sans intervalle, mon amour, et à triple galop par le brouillard et par le soleil, rien ne m’arrête dans ma course et je mène mes quatre gribouillis de front et à grandes guides sans m’inquiéter des ornières de mon esprit et des pierres d’achoppementa de la syntaxe et du dictionnaire. Je vais par monts et par vaux et à travers champsb avec la certitude et la tranquillité de conscience de faire arriver mon amour entier sain et sauf, à son étape marquée par le règlement. Je ne demande pas de frais de route malgré le droit positif que j’y ai. Je me fie à votre honneur et à votre générosité… bien connus. Voime, voime, ma pauvre chi, chi, cette indemnité ne te tombera pas sur le pied tu peux compter là-dessus comme si tu la tenais, ou si tu ne la tenais pas c’est toujours la même chose. Nous avons affaire à un Toto qui n’attache pas sa Juju avec des cent suisses1 et ses collègues avec du saucisson, dans la crainte qu’ils ne se mangent entre eux, comme de vrais cochonphages qu’ils sont. Voime, voime. Compte là-dessus et bois ton eau de fontaine plus claire que jamais, cela ne troublera pas tes habitudes hygiéniquesc. Taisez-vous et rougissez si vous pouvez et si vous l’osez.
En attendant je souffle dans mes doigts pour les réchauffer et dans mon cœur pour le rafraîchird. Je voudrais souffler le feu dans le vôtre au risque de m’y consumer moi-même tout entière.

Juliette


Notes

1 Compagnie de gardes des rois de France de la Renaissance à 1830. Juliette pense-t-elle au proverbe « Point d’argent, point de Suisse » ?

Notes manuscriptologiques

a « achoppements ».

b « champ ».

c « hygienniques ».

d « raffraîchir ».


« 11 janvier 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 5-6], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12550, page consultée le 24 janvier 2026.

Je continue, mon petit homme, tu en es prévenu et cela ne t’étonnera pas. D’ailleurs il faut que je retrouve mon compte de grifouillis, c’est un tic que j’ai comme cela et dont je ne veux pas et ne peux pas me défaire. Il y en a d’autres, de tics, auxquelsa je ne tiens pas autrement et que vous me forcez de garder à perpétuité, c’est celui de vous attendre et de vous désirer dans le vide. Pour celui-là je le troquerais bien volontiers et sans retour contre le bonheur de vous avoir depuis le matin jusqu’au soir. Je vous assure que je ne me plaindrais pas et que je ne réclamerais pas après, AU CONTRAIRE. J’aimerais mieux cela que les premières représentations à la Porte-Saint-Martin, les jours d’inepties et même que les bons dîners chez mes marquis1. Rien ne vaut pour moi le plaisir d’être avec vous au coin de mon feu……. ou ailleurs, tous les coins et toutes les températures me sont bons avec vous. Il n’y a que votre absence qui me soit insupportable et odieuse. C’est comme cela. Tu le sais bien et ce n’est pas parce que tu en doutes que tu ne viens pas davantage. C’est….. pour des raisons que je ne veux pas approfondir par égard pour mon pauvre cœur qui se refuse à toutes les tristes évidences et qui craint toutes les dures vérités. Cher petit homme je vous aime de loin et de près et je vous adore dans la tristesse comme dans la joie.

Juliette


Notes

1 M. et Mme de Montferrier.

Notes manuscriptologiques

a « auquels ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.