« 22 juin 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 134-135], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3742, page consultée le 24 janvier 2026.
22 juin [1847], mardi [illis.]
Voilà deux bien tristes journées [illis.], mon adoré, pendant lesquelles il me semblait
que mon enfant mouraita une
seconde fois pour moi1. Mais
quelle qu’aitb été l’atroce
violence de ces lugubres souvenirs, je n’ai pas perdu un seul instant le sentiment
de
ton ineffable bonté et de ta noble générosité. Tout ce qu’un cœur peut éprouver de
respect, d’admiration, de reconnaissance et d’amour, je l’éprouve pour toi. Tu es
pour
moi l’homme grand, saint et parfait que je vénère et que j’adore. Merci, mon
bien-aimé, merci pour cette pauvre enfant que ta protection suit au-delà de cette
vie2. Tu es deux fois l’homme saint et sacré pour moi et mon bonheur
serait de te servir à genoux.
Il m’aurait été impossible de t’écrire quoi que ce
soit hier. La douleur m’avait brisée. Je me suis couchée en rentrant, tâchant de
retrouver de la résignation, du courage et des forces dans le sommeil. Cela m’a assez
bien réussi et ce matin je me trouve calme et presque sereine devant mon éternel
malheur : tant que tu m’aimeras, je te sourirai et je croirai en Dieu. J’espère que
ce
soir je ne serai pas abattue par la fatigue comme la nuit dernière et que je pourrai
te voir [brouter ?] tes cerises et tes fraises et perdre mon sucre,
vilain prodige ? En attendant, tu viendras baigner tes yeux tout à l’heure3 et me dire quand il faudra que j’aille te
chercher à la Chambre tantôt. Le temps est bien noir et bien menaçant mais cela ne
m’arrêtera pas, je suis décidée à tout braver pour te voir quelques minutes plus tôt.
Que je vous aime, mon Victor ! Autant que vous êtes grand, noble et sublime. Si on
pouvait faire de son amour de la beauté, de la jeunesse et de l’esprit, aucune femme
ne me serait comparable. Mais, hélas ! malheureusement l’amour ne se prête à aucune
division ou à aucune substitution de ce genre, dût-il en crever de dépit et de
jalousie.
Juliette
1 Claire Pradier, la fille de Juliette Drouet est morte de phtisie un an auparavant, le 21 juin 1846.
2 Le 21 juin 1847, la veille, Victor Hugo a assisté avec Juliette Drouet à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
3 Juliette Drouet parle dans de nombreuses lettres des problèmes ophtalmiques de Victor Hugo.
a « mourrait.
b « quelqu’ait ».
« 22 juin 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 136-137], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3742, page consultée le 24 janvier 2026.
22 juin [1847], mardi soir, 6 h. ¼
Le temps s’est maintenu grimaud mais sans pluie. Je regrette maintenant de n’avoir
pas prévu ce cas-là. Mais d’ailleurs, c’est moins le temps et les horribles
souffrances de mon horrible pied qui m’ont empêchée d’insister pour aller te chercher
que le vague de l’heure à laquelle pourrait finir la séance. Je t’avoue qu’un trop
long séjour dans une église sans livre, toute seule, m’est plutôt pernicieux que
consolant. La demi-nuit qui y règne finit par envahir mes pensées et jusqu’à mon cœur,
et mon âme a presque peur de la vie. Quand je n’y reste qu’un moment, le temps
seulement de faire ma prière, cela me fait du bien. Mais il ne faut pas que ce soit
beaucoup plus long. Je te dis toutes mes infirmités comme je les laisse voir au bon
Dieu. Je ne veux rien avoir de caché pour toi, pas plus que je ne pourrais en avoir
pour lui.
Avec tout cela je m’en veux de n’être pas alléea te chercher. Je me l’étais pourtant bien
promis tantôt, je ne sais pas comment j’ai fait pour y renoncer. Je suis décidément
une stupide et bien trop vieille Juju. Malheureusement cette compensation ne me satisfait que médiocrement. Mme Guérard est venue tout à l’heure
me voir, je lui ai commandé un parapluie de 15 F. Cela devient de plus en plus
nécessaire avec les Saint-Médard1 qu’il y a et le tien n’est bon que pour poser en Hercule dans
quelque coin du Luxembourg ou ailleursb. Seulement je ne sais pas comment je ferai pour te le prêter
parce que tu le rendras hideux dès la première fois. Enfin quand j’en serai là je
verrai à prendre mon dévouement à deux mains trois cœurs.
Mon Dieu, est-ce que
je ne te verrai pas avant cette nuit ? L’heure est déjà bien avancée et il n’est que
trop probable que tu iras chez toi directement, mais aussi c’est ma faute et je n’ai
que le chagrin que je mérite. Je devais ne pas manquer l’occasion d’aller te chercher,
dussé-jec souffrir
physiquementd et moralement
mille maux. J’aurais été assez récompenséee de mon courage par l’heure fortunée que j’aurais passée
accrochée à ton bras. Je suis punie par où j’ai péché, c’est bien fait, mais que ta
générosité vienne en aide à ma mauvaise inspiration et je te bénirai et je te baiserai
et je te t’adorerai.
Juliette
1 On fête Médard de Noyon ou saint Médard, évêque picard du VIe siècle, le 8 juin, mais, selon la légende, son nom est associé à de nombreuses expressions faisant référence à la pluie comme : « Quand il pleut pour la Saint Médard, il pleut quarante jours plus tard ».
a « allé ».
b « ailleur ».
c « dussai-je ».
d « phisiquement ».
e « récompensé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
