13 septembre 1843

« 13 septembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 109-110], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10741, page consultée le 24 janvier 2026.

Où es-tu, que fais-tu, mon pauvre adoré ? Dans quel état est ta famille, dans quel état es-tu toi-même, mon Dieu, et qu’est-ce qui arrivera de notre désespoir à tous si Dieu ne nous prend pas en pitié1 ?
Depuis que tu m’as quittéea, j’ai l’esprit et le cœur fixésb sur ton arrivée dans ta maison. Je vois tout ce qui s’est passé : les cris de désespoir de ta famille, l’explosion de ton affreux désespoir si longtemps et si cruellement retenu. Toutes ces larmes, toutes ces douleurs retombent sur mon cœur et [le ?] brisent. Je n’en puis plus. J’ai ma pauvre tête en feu et mes mains brûlent comme des charbons ardents. Je veux prier le bon Dieu et je ne le peux pas. Toutes mes facultésc, tout mon être est tourné vers toi. Je donnerais ma vie pour t’épargner une douleur. Je l’aurais donnéed dans ce monde et dans l’autre pour sauver ton enfant adoré. Mon Dieu, mon Dieu, que vais-je devenir si tu tardes à venir, moi qui ai eu tant de peine à arriver jusqu’ici sans envoyer de tes nouvelles ?
J’ai prié Mme Lanvin de venir tantôt d’amener son mari afin, si comme je le crains je ne t’ai pas vu jusque là, qu’il aille savoir de tes nouvelles au nom de Me St [Hilaire ?].
J’ai le cœur meurtri, mon pauvre adoré, en pensant à tout ce que tu souffres. Je sens que je ne pourrai supporter plus longtemps de ne pas te voir. Je ferai quelque folie si tu ne viens pas à mon secours. J’ai épuisé toutes mes forces et tout mon courage dans cet affreux voyage et dans la nuit d’hier et la journée d’aujourd’hui. Je n’en ai plus mon Dieu [illis.] supporter ton absence. Je me figure que ta femme est malade, que tu l’es aussi. Enfin je suis comme une folle tant mon inquiétude et mon chagrin sont au comble. Je fais tous les efforts pour m’occuper machinalement afin de gagner le moment où je te verrai. Mais tous mes efforts ne font pas que chaque minute d’attente ne soit pas un siècle et toutes les craintes que mon cœur prévoit et redoute d’affreuses réalitése contre lesquelles je ne pourrai rien. Mon Victor adoré, quel que soit ton désespoir, le mien est encore plus grand car je le sens à travers mon amour qui le centuple et le multiplie au-delà des forces humaines. Jamais homme n’a été aimé par une pauvre femme comme tu l’es par moi et le pauvre ange que nous pleurons tous le sait et le voit à présent comme le voit et le sait le bon Dieu et elle me pardonne comme lui aussi, j’en suis sûre. Je ne pense à elle, pauvre bien-aimée, que comme à un pauvre ange du ciel. C’est à elle que j’adresserai mes prières pour qu’elle te donne la force et le courage dont tu as besoin pour supporter son absence. C’est à elle que je m’adresserai pour que tu m’aimes toujours, c’est encore à elle que je m’adresserai à l’heure de la mort pour que le bon Dieu me prenne avec vous tous dans son paradis.
Mon Victor adoré, il est plus de cinq heures et tu n’es pas encore venu. Que penser ou plutôt que redouter ? Nous sommes dans une affreuse veine d’affreux malheurs et Lui sait seul quand il l’arrêtera. Mon Victor, avant de te laisser aller à ton désespoir, pense au mien. Pense que je t’aime plus que ma vie.

Juliette


Notes

1 Victor Hugo est en deuil de sa fille Léopoldine, morte le 4 septembre, noyée dans la Seine, tandis que Hugo était en voyage avec Juliette.

Notes manuscriptologiques

a « quitté ».

b « fixé ».

c « facultées ».

d « donné ».

e « réalitées ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.