« 11 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 269-270], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11472, page consultée le 24 janvier 2026.
11 décembre [1842], dimanche matin, 11 h. ½
Bonjour, mon cher petit bien-aimé. Bonjour mon Toto adoré, comment vas-tu ? Je n’ose
pas te demander : comment m’aimes-tu ? J’ai dans le cœur une voix qui me répond bien
tristement et qui malheureusement ne me trompe pas. Mais enfin, tu dois être bien
heureux, mon pauvre bien-aimé, de la consultation d’hier. Te voilà rassuré sur ton
cher petit garçon1, a eu une
consultation médicale la veille.2 Les précautions à prendre ne sont que des précautions avec
lesquelles la santé de l’enfant sera pour toujours à l’abri. Pour ma part, mon adoré,
je suis bien heureuse de cette bonne nouvelle et j’en remercie le bon Dieu de tout
mon
cœur.
Tu as oublié de prendre ton premier acte3 cette nuit, mon Toto, et tu n’as pas eu
le courage de le venir chercher ce matin ? Hélas ! Je ne sais pas ce qui pourrait
te
décider maintenant à venir le matin. Toutes ces habitudes d’amour s’en vont et
s’amoindrissent chaque jour, et bientôt il n’en restera plus que le souvenir dans
mon
pauvre cœur désolé. Dans ta conscience, tu dois savoir que je dis vrai et tous les
efforts que tu fais pour me cacher ce refroidissement ne peuvent me donner le change,
ni à toi non plus. Je ne t’en veux pas, c’est tout simple. Et le cœur, le dévouement,
l’amour sans borne et sans exemple que j’ai pour toi mis à part, je m’étonne même
que
tu aies pu m’aimer, je ne dis pas dix ans mais dix jours. Je me rends bien justice,
va, je sais bien que je t’aime comme jamais homme n’a été aimé avant toi, mais je
sais
que cela ne suffit pas et que les joues roses, les cheveux noirs et la taille fine
sont des séductions contre lesquelles tous les amours de la terre et du ciel ne sont
qu’ennui, fatigue et contraintes pénibles. Je sais cela et si je n’ai pas le courage
de m’y résigner, j’ai celui de te pardonner.
Je t’aime, mon Victor, je t’aimerai
jusqu’à la fin de ma vie. Plus tard tu sauras ce que valait un amour comme le mien.
Aujourd’hui, cela t’ennuiea et t’importune. Plus tard, mon
souvenir te sera doux et triste et tu regretteras la pauvre femme qui t’a trop
aimé.
Juliette
1 Le fils de Victor Hugo, François-Victor Hugo.
2 Celui-ci a souffert durant plusieurs mois d’une grave maladie pulmonaire qui a inquiété toute sa famille ainsi que Juliette.
3 Juliette fait vraisemblablement référence au manuscrit des Burgraves que Victor Hugo a déjà présenté au Théâtre-Français.
a « ennui ».
« 11 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 271-272], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11472, page consultée le 24 janvier 2026.
11 décembre [1842], dimanche soir, 3 h. ¾
Tu ne viens pas, mon Toto, mais je t’aime. Je souffre mais je t’aime. Je suis triste mais je t’aime. J’ai la mort dans le cœur mais je t’adore. Tu n’as pas cependant, que je sache, aucun empêchement majeur qui t’empêche de venir ? Peut-être t’en est-il survenu auquel tu ne t’attendais pas. Quoi qu’il en soit, je t’aime. J’ai retrouvé un petit bout de cordon de cheveux déchiré et coupé par le chat, mais tous mes efforts ont été inutiles pour retrouver la petite croix à laquelle je tenais parce qu’elle m’avait été donnée par la providence et par toi. Je n’ai pas de bonheur, mon pauvre ange et cette perte est plus significative que tu crois. Du reste, il me sera difficile de conserver ce chat avec les mauvaises habitudes que lui a laissé prendre cette stupide Suzanne. Tout à l’heure, il vient de renverser la lampe qui arrivait de Carcel. et j’en suis encore à savoir si les rouages sont détraqués ou brisés. La table de noyer a été cassée par la chute, le tapis rempli d’huile. Trop heureux encore si ce dégât se borne à ce qui est extérieur. Tu comprends, mon ami, que pour peu que ce genre persiste, il me sera impossible de le garder. Voilà les choses gracieuses et distrayantes que j’ai eues dans ma maison aujourd’hui. Dieu sait ce que sera demain. Il est vrai que je ne te vois pas, il est presque certain que tu ne m’aimes plus. En vérité, ma vie est bien charmante, mais j’ai bien envie de la planter là pour voir ce qu’elle deviendra sans moi. En attendant, je te le répète comme je le sens, je t’aime de toute mon âme.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
