« 19 juillet 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 181-182], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8586, page consultée le 06 août 2026.
Bruxelles, 19 juillet 1852, lundi après-midi [2 h. ?] [4 h. ?]
Cher bien aimé, je ne sais pas quelles sont les joies, quel sera le bonheur qui m’attendent
demain, mais je sais que jamais projet joyeux n’aura été plus contrarié, jamais désir
n’aura
été plus cahoté dans des obstacles de toutes sortes, jamais espérance n’aura été plus
meurtrie, par les déceptions que tout ce qui aura précédé cette fameuse journée de
demain. Ainsi que
je l’avais prévu j’ai trouvé Mme Luthereau fort désagréable à l’endroit de Waterloo1 et trouvant fort dur et fort injuste de garder la
maison pendant que son mari courait la campagne. Jusque-là je trouvais son amertume
suffisamment motivée, mais quelques paroles méchantes m’étant directement adressées,
j’ai été assez
stupide pour m’en affecter au point de ne pouvoir achever de déjeuner et peut s’en
soit fallu que je m’étouffasse en remontant dans ma chambre. Tu vois, mon pauvre bien
aimé, que ce
n’est pas chose facile pour toi ni pour moi que d’agripper une demi-journée de bonheur.
C’est à y renoncer. Aussi mon pauvre adoré, si rien n’est emmanché avec Van Hasselt et Yvan je te rends ta liberté entière pour demain. Au moins ton pauvre Charles en profitera tandis que moi, il y a cent à parier contre un, que tout ce bonheur
si longtemps attendu, si chèrement acheté par des mois de
solitude et de souffrance tournera contre moi et se transformera en chagrin.
Je t’en supplie, mon Victor, et cela du fond de mon découragement, ne dérange rien
à tes habitudes
paternelles. Je renonce tristement mais sans amertume à cette journée trop impatiemment
souhaitée pour être heureuse. Reste avec ton Charles, sois heureux de toute ma part
de bonheur de
perdu. Et puis ne t’inquiète pas de moi je t’assure que je suis tout à fait calme
et résignée. Plus tard quand tu seras moins occupé de devoirs et plus dégagé de responsabilité
morale
envers ton pays et ta famille tu tâcheras de songer un peu à moi et tu me rendras
tout le bonheur arriéré. D’ici-là je vois que je suis forcée de ne compter sur rien
de bon et d’heureux.
J’en ai bien pris mon parti. Tu verras si je suis une femme courageuse. En attendant,
mon Victor, je trouve une douce distraction dans le manuscrit de ton Charles qui est
vraiment bien
remarquable et bien intéressant. Si ce beau jeune homme veut, il pourra se faire une
belle place parmi les grandes intelligences. Et il ne peut pas ne pas vouloir. Ce
début va
l’encourager. Dieu sait maintenant jusqu’où il ira. Quant à moi je t’aime dans lui,
dans toute ta chère famille que je vénère et que j’admire.
Juliette
1 Excursion à Waterloo projetée par Juliette avant de quitter la Belgique (voir lettre du 14 juillet 1852, mercredi après-midi, 3 h.)
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
