« 8 octobre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 29-30], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8775, page consultée le 23 janvier 2026.
Jersey, 8 octobre 1852, vendredi midi
J’étais encore bien souffrante ce matin quand tu es venu, mais depuis que je t’ai vu je ne sens presque plus mon mal. Ce n’est pas la première fois, mon cher adoré, que ta présence produit sur moi cet effet miraculeux. Je pourrais dire même que c’est chaque fois car il me semble que je ne vis réellement que lorsque tu es là. Je te l’ai déjà dit et je te le répète avec reconnaissance et avec bonheur. Je suis heureuse de savoir que ma santé et ma vie dépendent de toi. Le jour où je te serai importune, je mourrai tout naturellement parce que ton amour me manquera. En attendant, je vis pour t’aimer et pour te bénir. J’ai parlé à ma propriétaire1 et je lui ai dit combien j’étais fâchée de la perte de son pauvre chien, surtout parce que je croyais en être la cause indirecte par la stupidité de Suzanne. Mais elle s’est empressée de m’ôter ce remords en m’assurant que notre timbre-poste ne l’aurait pas dispensée d’aller à la ville porter sa lettre à la poste. Du reste elle est bien marriea de cette perte surtout pour son mari qui ne l’aurait pas pardonnéeb pour cinq louis. Elle est retournée hier deux fois à Saint-Hélier à douze heures de la nuit dans l’espoir de retrouver son toutou. Elle a chargé des gens de la ville qu’elle connaît de s’en informer. Enfin, cette pauvre bête aura eu tous les honneurs de la plus vive sollicitude et des plus sincères regrets. Que ceci vous serve d’exemple le jour où vous me perdrez. En attendant je continue d’être plus que jamais votre pauvre FAIDELE2 Juju dans sa niche.
1 Propriétaire de l’auberge Green Pigeon où Juliette loue un petit appartement au premier étage.
2 Jeu de mots sur « fidèle » et le nom du chien des propriétaires, Faidèle.
a « marri ».
b « pardonné ».
« 8 octobre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 31-32], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8775, page consultée le 23 janvier 2026.
Jersey, 8 octobre, vendredi après-midi, 1 h. ¾
Je serais très femme à profiter d’une bonne petite promenade à travers champs si vous
me l’offriez. Mais vous n’êtes pas si bête de me mettre ce marché aux jambes quand
vous me savez si bien disposée. Aussi je me résigne à rester auprès de mon feu, trop
heureuse si vous venez vous y chauffer dans mon unique fauteuil. À propos de fauteuil,
il paraît que ma GRISI1 avait compris que c’était son mari
qui ferait la cour à Suzanne. C’est pour
cela qu’elle m’avait répondu avec tant d’à-proposa qu’elle n’était pas jalouse. Mais Suzanne peu habituée à ce
genre de supposition s’est empressée de rétablir le vrai texte en lui faisant
l’honneur de votre galanterie. Tout ceci jusqu’à présent n’a pas encore aboutib à un second fauteuil mais nous savons
qu’avec l’IMPATIENCE ON VIENT À BOUT DE TOUT, voirec même de se fatiguer les reins sur ces sièges jersiais. Ne vous
plaignez pas de ma rédaction rébus car c’est vous qui m’avez enseigné cette
littérature coq-à-l’âne, pot-pourri et singe-frit.
Je viens de voir passer vos
deux fils en compagnie de la moribonde, laquelle était
suivie d’une camériste de bonne maison portant le manteau de
l’agonisante2. Laquelle agonisante m’a l’air
d’une gaillarde fort solide et fort capable d’en manger dix comme le jeune Victor3 dans la même
bouchée. Il m’a paru à vols de cocottes que la Marton n’était point trop dégoûtante
et
pouvait en CAS servir à tout et bien autre chose. Ce cancan une fois papouilléd du bout de mon bec de fer, je vous
supplie de venir me voir si vous n’avez pas de rendez-vous pris avec ces jeunes
amoureux.
Juliette
1 Grisi est le patronyme d’une danseuse et de de deux cantatrices italiennes de grande renommée dans la première moitié du XIXe siècle.
2 À élucider.
a « d’apropos ».
b « aboutit ».
c « voir ».
d « papouillez ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
