« 18 janvier 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 23-24], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8468, page consultée le 06 août 2026.
Bruxelles, 18 janvier 1852, dimanche matin, 8 h. ¼
Bonjour, mon cher petit homme, bonjour, comment avez-vous passé la nuit dans votre colonie de punaises ? Est-ce que vous avez pu dormir ? Quant à moi, je me suis assez mal trouvée de votre absence et le peu de sommeil que j’ai eu a été très agité. D’abord je me suis tourmentée de vous savoir sans verroua dans cette espèce de maison ouverte à tout venant. Dès que vous n’êtes plus avec moi il me semble que tous les dangers vous menacent et je crois tous les malheurs possibles. Aussi puisqu’il faut absolument que nous nous séparions et que nos nuits soient divisées et partagées entre le respect humain et le bonheur, je veux, j’exige, que tu aies au plus tôt un bon verrou intérieur. Cela te forcera à te relever pour ouvrir à Suzanne mais au moins tu seras plus en sûreté et je serai plus tranquille. Demain je m’informerai si le bonhomme qui doit le poser est sûr et je l’enverrai tout de suite chez toi. Je m’étais déjà si complètementb habituée au bonheur de te sentir auprès de moi que je t’ai cherché toute la nuit même en rêve. Toi pendant ce temps-là tu reprenais possession de toi-même et tu te reposais de mes caresses et de mes importunes tendresses. Je suis sûre que tu auras dormi tout d’un trait heureux de ta solitude et même de tes passantes qui ne t’auront pas empêché de dormir. Si tu es sincère tu me diras oui et loin de t’en vouloir je t’en féliciterai car ce que je veux, ce que je désire, ce qu’il me faut de loin comme de près c’est ton bonheur et ta santé ! Le RESTE arrive quand il peut et quand il te plaît mais je n’en fais pas une condition de vie ou de mort. Je sais que je t’aime trop, mon Victor adoré, mais j’ai la raison de ne pas exiger de toi cette excessive réciprocité pourvu que tu n’aimes que moi et que tu me sois bien fidèle je suis heureuse et je remercie le bon Dieu. Mon Victor adoré je t’aime va. J’avais envie d’aller tout à l’heure chez toi à la place de Suzanne mais j’ai craint de scandaliser ton BOOZ1 et je suis restée mais ce n’est pas sans regret.
Juliette
1 Le poème « Booz endormi » n’est publié dans La Légende des siècles qu’en 1859.
a « verroux »
b « complettement »
« 18 janvier 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 25-26], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8468, page consultée le 06 août 2026.
Bruxelles, 18 janvier 1852, dimanche matin, 11 h. ½
Où êtes-vous, mon cher petit fugitif ? Depuis ce matin mon âme est en quête de vous,
elle fouille les baignoires, les ruelles, les rues, les maisons, les cafés, les lits,
les femmes,
les filles sans pouvoir vous saisir en flagrant délit de quelque chose. Cependant
vous avez dû commettre plus d’une mauvaise action depuis ce matin et il faut que les
verres de ma
seconde vue soient bien troubles pour ne pas vous avoir [aperçu ?] dans quelques-unes des occupations coupables déjà désignées. Mais comme je ne me
lasserai pas dans mes
recherches je finirai par vous trouver SOILLIEZ tranquille et mangez votre chocolat
paisiblement.
Tout à l’heure Suzanne ira chez toi
achever ton ménage mais si tu ne trouves pas moyen de venir avant 3 h me voir toute
ma journée se passera dans la solitude et dans la tristesse car tu as rendez-vous
avec Schoelcher m’as-tu dit ? Hier je t’ai à peine entrevu, hélas ! Je sais bien que tu ne peux pas
passer ta vie entièrement avec moi mais je trouve que tu
te dépêches peut-être un peu trop de prendre les devants. L’arrivée de Charles1 n’est pas tellement
éloignée que tu n’aies pas pu attendre jusque-là pour me laisser à mon isolement.
Cher petit homme, je suis égoïste et injuste, je suis bête et méchante tout cela parce
que je t’aime
trop car au fond je sais que tu me donnes tout le temps que tu peux et je t’en suis
bien tendrement reconnaissante. Va à tes affaires et donne-toi à tes devoirs et à
tes amis, mon doux
adoré, pourvu que tu m’aimes je suis heureuse et j’attendrai avec courage et avec
patience les moments de liberté dont tu pourras disposer pour moi. Ne t’inquiète pas
de ma santé, ne te
fais pas une préoccupation de mon humeur. Si tu m’aimes je me porte bien et je te
souris. J’ai de quoi d’ailleurs me faire trouver le temps moins long. J’ai à copier
et je vais m’y
mettre tout à l’heure. D’ici là, je vous aime, je vous baise en pensée et je vous
adore dans l’âme.
Juliette
1 Charles rejoindra son père à Bruxelles le 3 février 1852.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
