28 février 1850

« 28 février 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 40-41], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12587, page consultée le 23 janvier 2026.

Bonjour, mon bien aimé Toto, bonjour je t’aime et vous ? Prouvez-le-moi donc une bonne fois afin que j’en sois bien sûre. Jusqu’à présent je persiste à croire le contraire, ce dont je suis assez vexéea. Je vois bien que vous êtes le meilleur, le plus doux et le plus charmant des hommes, mais je ne vois que cela. Autrefois vous m’en montriez bien davantage. Je ne m’en plaignais pas. Maintenant toutes vos préférences sont pour la République, ce qui ne me la rend pas plus agréable, au contraire. J’avoue même que le secret de ma répugnance pour la susdite vient du tort qu’elle me fait dans votre cœur et ailleurs. Il y a des moments même où je lui veux tout le mal possible et où ma plus grande joie serait de lui tirer le nez. Prenez-vous-en à vous, c’est votre faute car si vous n’étiez pas aussi assidub auprès d’elle vous le seriez peut-être davantage auprès de moi. Tout le secret de mes sympathies ou de mes antipathies politiques me viennent de vous et par vous comme le reste. Ainsi, mon petit homme, quand vous voudrez me convertir à la République vous savez ce que vous avez à faire, je ne vous en dis pas davantage. En attendant vous allez au bal ce soir, toujours pour le service de la République, tâchez de borner vos services ce soir àc votre auguste présence et de ne pas pousser plus loin votre dévouement à la chose publique. Méfiez-vous aussi de ma police1. En attendant, je bisque et je rage et je regrette le beau temps de la tyrannie sous laquelle nous nous aimions si bien et où nous étions si heureux. Les événements politiques d’alors n’avaient pas d’influence sur notre bonheur privé et vous n’étiez pas forcé de garder la virginité de la constitution. Décidément j’aime mieux ce souvenir affreux que la perspective présente, quelque gracieuse qu’elle soit. J’en suis fâchée pour vos opinions démocratiques mais c’est comme j’ai l’honneur de vous aimer.

Juliette


Notes

1 Juliette Drouet nomme ainsi, par plaisanterie, Suzanne et ses amis parisiens, tous susceptibles de lui apporter des informations ou nouvelles au sujet de Victor Hugo.

Notes manuscriptologiques

a « véxée ».

b « assidue ».

c « à à ».


« 28 février 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 42-43], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12587, page consultée le 23 janvier 2026.

J’irai te conduire tantôt à l’Académie, mon petit homme, mais je voudrais pouvoir t’attendre pour te mener à la Chambre. Comment ferons-nous dans ce cas-là ? Si tu y vas de bonne heure il me sera difficile de me promener de long en large sur le quai ? D’un autre côté tu es toujours trop pressé pour venir me chercher à Saint-Germain-l’Auxerrois ? Cette difficulté me préoccupea sérieusement et je voudrais trouver un point qui me permît de t’attendre sans te déranger de ton chemin. J’y parviendrai sans nul doute car je suis décidée à tout pour cela. Je te vois trop peu pour abandonner volontairement une seule minute de ce bonheur-là. J’espère, mon petit homme, qu’en échange de ton bal de la nuit prochaine tu viendras me revoir ce soir soit avant soit après ton dîner ? Les deux vaudraient mieux mais je n’ose pas te le demander de peur de te paraître trop exigeante. Et pourtant, j’aurais bien besoin d’un bon rabibochage pour toutes les déceptions qui m’arrivent depuis un bout de l’année jusqu’à l’autre. Je ne veux pas récriminer sur rien mais si tu es juste tu dois convenir que tout n’est pas joie et bonheur pour moi depuis bien longtemps. Je ne veux pas te tourmenter, mon cher petit bien-aimé, je te demande le plus tendrement que je peux de venir le plus souvent et le plus longtemps que tu pourras. Maintenant je m’en rapporte à ta générosité et je t’aime de confiance. Je te baise à mon suffrage universel et je te vote amour à la majorité la plus absolue. Je te fais mon président à vie et à mort.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « préocupe ».


« 28 février 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 44-45], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12587, page consultée le 23 janvier 2026.

Je suis honteuse, mon cher bijou, de t’écrire sur un aussi hideux chiffon de papier, surtout le jour où tu m’as donné un si joli verre. Mais enfin voilà ce qui est arrivé : Mme Triger est venue sur la fin de notre dîner et restée jusqu’à présent, et lorsqu’elle a été partie et que j’ai voulu t’écrire il n’y avait plus de papier du tout et la petite bonne1 était couchée. Force a donc été de prendre le premier papier à beurre venu pour t’écrire une partie de tout ce que j’aia à te dire de tendre et de charmant. Mon verre a excité l’admiration de ces dames autant par sa capacité et sa légèreté que par sa CHERTÉ, il est vrai qu’il est très cher mais il ne saurait l’être trop parce que c’est vous qui me l’avez donné. Hein ? J’espère que c’est un peu bien tourné. Je vous écris sur le papier qui vous a servi à faire le portrait du public. Mme Pierceau n’a pas voulu s’en désaisirb, c’est ce qui fait que je l’ai séparé de ce gribouillis dont il était digne de faire partie à plus d’un titre. Cher bijou bien aimé je t’ai à peine reconnu par la fenêtre au milieu du brouillard et de la fumée, cependant je pense que c’est bien toi que j’ai vu entrer dans le marché. J’ai envoyé la petite bonne pour plus de sûreté te dire que je restais mais elle ne t’a pas trouvé. Mme Pierceau venait de prendre un bain, elle était couchée, cependant elle s’est levée pour dîner, elle est un peu souffrante la pauvre femme. Et moi je te désire et je t’adore.

Juliette


Notes

1 Suzanne est la seule domestique au service de Juliette Drouet en 1850. Mais ce qualificatif de « petite bonne » est très inhabituel sous la plume de l’épistolière, qui préfère habituellement la nommer « servarde ». Juliette Drouet a-t-elle fait appel à une remplaçante ?

Notes manuscriptologiques

a « j’aie ».

b « déssaisir ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.