« 15 janvier 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 47-48], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5122, page consultée le 26 janvier 2026.
15 janvier [1845], mercredi, 5 h. ¾ du soir
Penses-tu un peu à moi, mon bien-aimé, me plains-tu et m’aimes-tu un
peu ? Si cela est, je souffre moins et je suis moins malheureuse. Je
rassemble tout mon courage et toutes mes forces pour doubler cette
affreuse semaine. Mais après je sens que je n’en aurai plus du tout. Ce
sera à toi à m’approvisionner de bonheur et d’amour si tu ne veux pas
que je tombe malade physiquementa et moralement.
J’espère, mon doux
bien-aimé, que tu n’as pas oublié mon billet pour demain1 et que tu
auras pensé à me mettre en face de toi ? Rien ne me serait plus triste
que de ne pas te voir. Je crois même que je ne voudrais pas assister à
la séance. Cela m’est égal d’être avec la canaille pourvu que je te voie. Dans cet espoir, j’ai tiré mes
vieilles houbilles2 de l’armoire. Je
les ai brossées, repassées, détirées, défripéesb et détraquées. Mais
tout cela ne les a pas rendues plus jolies ni plus fraîches, ni plus à
la mode. J’aurai un peu l’air d’une élégante de Worms3, mais j’espère que tu me tiendras compte du
sacrifice de ma coquetterie en pensant que c’est à ton repos et à tes
yeux que je le fais. J’espère que par reconnaissance, ces chers beaux
yeux me trouveront belle quand même. J’avais
poussé si loin l’économie que je ne m’étais pas même fait faire de
brodequin. Force m’a été d’envoyer à tout hasard chez Lafabrègue voir s’il n’aurait pas
des brodequins à mon pied. Il m’a envoyé trois paires à choisir. Je ne
les ai pas encore essayéesc. J’ai oublié aussi ma pauvre fille, mais pour
elle, c’est irréparable, car elle ne trouverait pas, si ce n’est dans
des boutiques, des chaussures à son pied. Une femme comme il faut se reconnaît, dit-on, à la
chaussure. Comme nous serons naturellement classées parmi la
canaille, nous n’avons pas à nous préoccuperd de ce détail.
Cher petit bien-aimé, pourvu que je te voie et que je t’entende, tout le
reste m’est égal comme deux œufs. D’ailleurs, un peu de honte est bien
vite passée. Tu dois être horriblement fatigué, mon pauvre amour, il
faudrait tâcher de te coucher de bonne heure pour être reposé demain. Je
fais passer ta santé avant ma jalousie. J’aime mieux que tu sois trop
beau que souffrant. J’aime mieux enrager{« enragée »} un peu que de
craindre pour ta chère santé. D’ailleurs, je te battrai et je te
grifferai si tu en regardes d’autres que moi. Ah ! mais c’est que je ne
te manquerai pas, moi. J’ai trop souvent le dessous avec les bals, les
spectacles, les soirées, les dîners, les princesses et les toupies4, pour que vous ne me donniez pas tous vos regards
une pauvre petite fois tous les trois ou quatre ans. Ainsi vous entendez
ce que je vous dis ? Vous êtes averti. Baisez-moi, cher scélérat.
Juliette
1 Le lendemain, jeudi 16 janvier 1845, Victor Hugo prononce un discours en réponse au discours de réception de Saint-Marc Girardin lors d’une séance publique à l’Académie française.
2 En patois normand, « houbille » signifie « mauvais habillement, guenille ».
3 Worms est une ville de la rive gauche du Rhin. Victor Hugo s’y arrête lors de son voyage sur le Rhin et l’évoque dans son ouvrage le Rhin. La lettre XXVI, publiée dans la version augmentée de 1845, y est consacrée. Un paragraphe entier évoque « l’élégance » des habitants de Worms, mais non des habitantes : « Ce brave jeune homme portait héroïquement un petit chapeau tromblon, bas et à longs poils, et un pantalon large, sans sous-pieds, qui ne descendait que jusqu’à la cheville. En revanche, le col de sa chemise, droit et empesé, lui montait jusqu’au milieu des oreilles ; et le collet de son habit, ample, lourd et doublé de bougran, lui montait jusqu’à l’occiput. Si j’en juge d’après cet échantillon, voilà où en est l’élégance à Worms » (Massin, t. VI, p. 407).
4 « Femme de mauvaise vie, de la dernière espèce » (Larousse).
a « phisiquement ».
b « défrippées ».
c « essayés ».
d « préocupé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
