« 12 mars 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 231-232], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7691, page consultée le 01 mai 2026.
12 mars [1841], vendredi, midi ½
Bonjour mon Toto adoré, bonjour mon bon petit homme, bonjour mon cher et ravissant
Toto. Tu as été bien bon et bien doux hier, mon pauvre adoré, en me faisant sortir
et
en me menant chez la mère Pierceau malgré
tout ce que tu avais à faire1. Je sens bien cela, mon adoré
petit homme, et je t’en remercie du fond du cœur. Cela m’a fait beaucoup de bien,
à
part les petites écorchures que tu sais. En voilà pour un bout de temps aussi, et
je
vais me tenir tranquille comme une image tout le temps que tu voudras.
Je vais
vous faire faire votre beau paletot pour vous récompenser, pourvu que cette fille
réussisse bien2. C’est tout ce qui faut
mais elle est si nonchalante, si sale et si absurde que je ne suis pas sans inquiétude
sur le sort de votre pauvre casaquin3. Je
me lèverai tous les jours de bonne heure et je la surveillerai. Il ne fait plus froid
maintenant, ainsi ça me sera très facile4. Pour cela, je
ne le ferai commencera que lundi.
Quel beau temps, mon pauvre amour, quelle joie. Si nous avions seulement deux
pauvres petits jours entiers à nous pour courir la campagne et pour nous aimer5. Ce n’est pas que je t’aime
moins dans l’appartement6 mais l’amour est comme les fleurs,
il faut qu’il s’exhaleb à l’air
sous peine d’asphyxierc celui qui
le respire. C’est pour cette raison que tu viens si rarement et que tu restesd si peu auprès de moi.
Juliette
1 Mme Pierceau est sur le point d’accoucher.
3 Familier : tête.
4 Voir la lettre du 14 mars : Juliette attend avec impatience l’été pour réussir à se lever tôt à nouveau et avoir plus de temps pour s’occuper de ses affaires.
5 Depuis 1834, Juliette et Hugo ont pris l’habitude, tous les ans, de faire un voyage de quelques semaines ou mois. Du 29 août au 2 novembre 1840, ils ont ainsi visité la région du Rhin et la vallée du Neckar. Juliette attend très impatiemment ces moments de « vraie vie » qui lui permettent de mieux supporter sa solitude et sa réclusion le reste de l’année.
6 Juliette Drouet vit au no 14 de la rue Sainte-Anastase depuis le 8 mars 1836. Elle déménagera le 10 février 1845 pour le no 12 de la même rue et regrettera son précédent logement.
a « commencé ».
b « s’exale ».
c « asphixier ».
d « reste ».
« 12 mars 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 233-234], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7691, page consultée le 01 mai 2026.
12 mars [1841], vendredi soir, 5 h. ½
Je te dois une lettre d’hier, mon adoré. Il y avait si longtemps que j’avais perdu l’habitude d’aller chez la mère Pierceau et son logement étant tout à fait nouveau pour moi, je ne me suis pas souvenuea assez à temps que je t’écrivais chez elle chaque fois que j’y allais. Cela tient à ce qu’il y a plus de dix mois que je n’y ai mis les pieds. Je ne peux pas dire cependant que j’aie tout à fait oublié cette chère habitude mais il était trop tard lorsque je m’en suis souvenue. Je répare ma faute aujourd’hui. J’aurais voulu que vous vous en aperçussiezb en même temps que moi, cela m’aurait prouvé que vous n’aviez pas oublié les marques d’amour que je vous donnais en tout lieu, en tout temps et à toute occasion. J’ai été triste de voir que cela n’avait laissé aucune trace dans votre esprit ni dans votre cœur, c’est triste, triste. Je sais bien que vous travaillez, mon amour. Je me dis cela pour me consoler, mais il n’en reste pas moins ceci qu’autrefois vous n’étiez pas moins préoccupéc et que cela ne vous empêchait pas de m’aimer. Je ne veux pas m’appesantir trop sur cette pensée dans la crainte de vous ennuyerd et de me faire plus de chagrin que je ne pourrais en supporter. Baisez-moi, mon amour, baisez-moi et si vous m’aimez toujours, faites-moi d’affreuses scènes, battez-moi sur l’apparence d’un oubli. Je le veux, je l’exige, cela me fera du bien et du bonheur. En attendant, je vais copier le livre rouge1 et le livre vert2. Auparavant, je vais me débarbouiller.
Juliette
1 Juliette Drouet et Victor Hugo sont devenus amants dans la nuit du 16 au 17 février 1833, date du mariage de Cosette et Marius dans Les Misérables. Toute leur vie, pour célébrer cette première nuit et leur amour, ils vont tenir un cahier rouge, « Le livre de l’anniversaire », dans lequel ils écrivent chaque année un texte pour l’autre.
2 Hugo prend ses notes dans ce cahier. S’agit-il de sa visite de la veille à l’esplanade des Invalides, dont le compte rendu paraîtra dans Choses vues : « Aujourd’hui, 11 mars 1841, après trois mois, j’ai revu l’esplanade des Invalides […] » ?
a « souvenu ».
b « apperçussiez ».
c « préocupé ».
d « ennuier »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
