« 1 juin 1840 » [source : BnF, Mss, NAF 16342, f. 181-182], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9048, page consultée le 07 août 2026.
1er juin [1840], lundi soir, 6 h. ¾
Je t’écris en compagnie de Résisieux, mon amour, mais cela ne me donne pas de gaieté, que j’ai
perdue depuis ce matin. Cette femme et son insistance
m’ennuienta et
m’irritentb plus que je
ne puis dire1. Quand je pense à la claustration dans laquelle je vis,
quand je sens l’amour dévoué et sans borne que j’ai pour toi je suis indignée
jusque dans le fond de l’âme que de misérables coureuses osent jeter leurs
sales envies sur un amour qui fait le culte et l’adoration de toute ma vie. Si
je m’écoutais je ferais un exemple terrible de cette gourgandine et de son
immonde caprice et nulle, d’ici à longtemps, n’oserait tenter votre conquête.
Je souffre depuis ce matin. Je me trouve laide, vieille, bête et déguenillée,
tout cela parce que je tremble pour mon amour, parce que j’ai peur pour mon
pauvre petit morceau de bonheur. Hélas, hélas, mon Toto, je vous aime trop. Je
suis folle.
J’espérais qu’une fois ton monde installé à la campagne2 tu me ferais sortir quelquefois avec toi. Mais
c’est tout le contraire. Depuis un mois je suis sortie une seule fois avec toi,
je ne compte pas les deux soirées du spectacle où je vais et reviens en
voiture, ce serait une cruelle et mauvaise plaisanterie que de me les compter
comme sortie. Je souffre, le sang se porte à ma tête
et au cœur mais cela t’importe peu. Je ne ferai pas mes comptes de fin de mois
ce soir. J’ai trop mal à la tête, demain je ne dis pas. J’ai eu le blanchisseur
que j’ai payé. J’aurai probablement l’épicier que je ne paierai pas, par
exemple, à moins que tu n’aies dévalisé quelque voyageur ce soir. En attendant
je vous aime mon Toto. Voici qu’on m’annonce le dîner prêt pour 7 h. Je ne serai pas aussi heureuse qu’hier, tu ne
viendras pas dîner avec moi. Il est vrai qu’aujourd’hui je suis seule et que je
pourrais savourer mon bonheur tandis qu’hier c’est à peine si j’ai pu en goûter
un petit brin avec toutes ces femelles.
Juliette
1 On ne sait de qui Juliette est jalouse.
2 La famille Hugo s’est installée au château de la Terrasse à Saint-Prix pour l’été.
a « m’ennuie ».
b « m’irrite ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
