« 14 mars 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 263-264], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4785, page consultée le 05 mai 2026.
14 mars [1846], samedi matin, 9 h. ½
Bonjour mon Toto adoré, bonjour. Du fond de ma migraine je t’envoie les plus douces
pensées que j’aie dans la tête ; les plus tendres caresses que j’aie dans le cœur.
Ne
fais pas attention à tout ce qui va suivre car il est probable que ce sera une longue
et douloureuse déploration sur ce que je souffre. Figure-toi que voulant tâcher de
me
soulager tout à l’heure, j’ai pris l’eau-de-vie camphrée pour l’esprit de fourmi et
que ce n’est qu’après m’être frottée que je me suis aperçue de mon erreur. Je ne sais
pas encore quel en sera le résultat. Ce que je sais pour le moment c’est que j’infecte
et que je suis comme une femme grise. Voilà pour le commencement de la journée,
maintenant nous verrons comment je la continuerai.
Cher petit Toto, quel ennui
ce doit être pour toi de lire ce fatras de plaintes et de gémissements sur un seul
ton. Dans ces moments-là je devrais m’abstenir de t’écrire plus de ces deux mots :
Je t’aime. Le reste n’étant que de continuelles et blaireuses redites sur une infirmité qui ne finira
qu’avec moi. Mais toi de ton côté comment vas-tu ? Comment va ton pauvre nez ? Il
me
semble que tu mouchais moins hier ? Tu seras bientôt débarrassé de ton rhume et cela
pour toute la saison. Que ne puis-je en dire autant de ma migraine ? Avec quelle joie
je lui verrais prendre son congé ! Tu vois, mon bien-aimé, que je ne t’avais pas
trompé en te disant que j’étais incapable de parler d’autre chose que de mon mal.
Je
suis un être absurde mais je t’adore.
Juliette
« 14 mars 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 265-266], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4785, page consultée le 05 mai 2026.
14 mars [1846], samedi soir, 5 h. ½
Tu me punis de n’avoir pas pu profiter de ta bonne proposition de ce matin en ne
venant pas ce tantôt, comme si c’était juste. Est-ce que je pouvais deviner entre
trente millions d’improbabilités, que tu viendrais me chercher pour sortir avant le
déjeuner ? Et pouvais-je improviser une sortie faite comme je l’étais ? Si vous êtes
de bonne foi vous conviendrez que non et si vous m’aimez pour deux liards vous
viendrez tout de suite.
Je crois que ma fameuse migraine se résout en rhume de
cerveau. Voilà près d’un quart d’heure que j’éternue et il me semble que je suis
soulagée d’autant. Ordinairement ce sont les rhumes de cerveau qui donnent mal à la
tête. Dans ce cas-ci ce serait tout le contraire. Du reste je ne me révolterai pas
contre cette singularité rhumatismale car j’en ai bien assez comme ça de mal de tête,
merci. Cela ne m’a pas empêchée pourtant de me rabrouer la tête pendant deux heures.
Il me semble que, loin d’augmenter mon mal, ce qui n’était guère possible, cela l’a
soulagé. J’espère que ce soir j’en serai délivrée tout à fait et que je pourrai tenir
tête à toutes vos taquineries : s’ennuie-t-elle beaucoup dans sa cage ? Mange-t-elle
de tout ? Est-ce qu’il faudra lui donner du MÂCHIS1 ? Est-ce que ……Toto, Toto, Toto, tu me fais l’effet
du déménagement de Mme Triger, je sens quelque chose qui me tire, et qui me remonte tout le
long du bras et ailleurs. Prends garde que je ne te saute dessus et que je te griffe,
te morde, te batte, te baise et te dévore. J’en suis très capable d’abord.
Juliette
1 « Elle », c’est Cocotte, sa perruche qui l’assomme de ses cris incessants.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
