« 21 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 293-294], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8624, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 21 décembre 1852, mardi matin, 8 h.
Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour des yeux, de la bouche, de l’âme et du cœur, bonjour. Comment va ta tête ce matin ? Je suppose que tu as bien dormi car tu n’auras pas eu comme moi sans doute un chien stupidement enchaîné toute la nuit, lequel n’a fait que crier et agiter sa chaîne autour de sa baraque et sur ses tessons. C’était pour en devenir soi-même enragé. Quant à reposer le matin, il n’y faut pas songer en aucune saison à cause des enfants braillards de la propriétaire qui commencent leur sabbat bien auparavant le jour. Toutes ces choses qui ont un certain bon côté en plein jour ne sont rien moins qu’amusantes au milieu de la nuit et par la plus effroyable migraine. Ajoutea à cela le rat de la stupide Suzanne qui fait des siennes ce matin au risque de me faire perdre patience et de la flanquer à la porte et tu comprendras dans quelleb disposition de corps et d’esprit je me trouve ce matin. Oui, certes, ce n’est pas la première fois que je le dis, j’aimerais mieux l’ennui abrutissant de la solitude absolue et la privation de certains soins auxquelsc je suis habituée que de souffrir certaines grossièretés empreintes de méchanceté et du désir de nuired et de tourmenter pour satisfaire de basses et ignobles petites passions. Tant que cette grossièreté et cette méchanceté sont à l’état latent je ne m’en occupe pas, mais quand elles se montrent cyniquement, comme tout à l’heure, je sens se révolter en moi tout ce que j’ai de plus digne, de plus honnête et de plus délicat et j’aimerais mieux tous les inconvénients de l’isolement complet que n’importe quel service à ce prix-là. PARDON, MON BIEN-AIMÉ, DE T’ENTRETENIR DE MES ENNUIS DE DOMESTIQUE MAIS TU ES MON CONFIDENT, MON CONSEILLER, MON AMOUR ET MON TOUT.
Juliette
a « ajoutes ».
b « quel ».
c « auquels ».
d « nuir ».
« 21 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 295-296], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8624, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 21 décembre 1852, mardi midi
J’espère que tu auras des lettres aujourd’hui, c’est-à-dire UNE lettre, la seule qui puisse t’intéresser avant toutes les autres1. C’est un espoir que j’ai, peut-être à cause du désir impatient qui me remplit le cœur pour toi. Pauvre adoré bien-aimé, je donnerais des années de ma vie pour que tu fusses fixé dès aujourd’hui et rassuré sur la position vraie de ton cher petit Toto2. Je voudrais déjà que la poste fût arrivée et que tu sois content. En attendant, mon cher petit homme, je t’aime avec tout mon cœur et pour te le prouver je vais faire du journal. Du reste vous vous êtes trompé quand vous avez cru m’apporter du papier blanc hier. J’en suis toujours à mes deux feuilles, déjà fort entamées. Ainsi vous voyez que le reste ne me fournira pas une longue course d’élucubrations. Quant à moi, je ne me plains pas de la chose, bien au contraire, ce que j’en dis est par excès de conscience. Maintenant c’est à vous d’aviser, cela ne me regarde plus. Je fais force de voile et de lecture pour achever le père Goriot, dont vous êtes l’image, avant ce soir afin de faire cesser l’impatience et la rage de Charles. Cela ne m’empêche pas de vous aimer et de vous désirer à toute bride et de vous attendre à tout crin.
Juliette
1 Lettre de son épouse Adèle depuis Paris.
2 François-Victor Hugo.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
