« 18 novembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 175-176], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8757, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 18 novembre 1852, jeudi matin, 8 h.
Bonjour, mon pauvre bien-aimé, bonjour, mon ineffable adoré, bonjour, je t’aime avec
toute mon âme, bonjour.
Est-ce que tu as pu dormir par cette effroyable tempête
de la nuit ? Quant à moi, cette infernale bacchanalea m’a tenue éveillée presque toute la nuit aussi
suis-je aplatieb et FAIBLE ce
matin. Il me faudrait rien moins que la perspective ou plutôt la certitude, ce qui
est
bien différent, d’un bon déjeuner à Gorey ou d’une promenade à Plémont, pour me
remettre à flots. Ne l’AVANT1 pas
je continue d’être la plus détraquée des Juju, telle est ma grandeur. Cela ne
m’empêche pas de regretter de n’avoir pas pu assister à votre conversation avec votre
collègue Pierre Leroux sur les MATIÈRES qui
l’intéressent. J’espère qu’il aura senti toute votre courtoisie dans le choix du sujet
et qu’il en aura été touché. Seulement vous auriez pu pousser l’hospitalité plus avant
en lui servant les ragoûts qu’il aime à la sauce la plus fine. Taisez-vous vilain
sale
vous êtes digne de vous comprendre avec cet affreux salop démagogique. Votre religion
et votre hygiène sont aussi appétissants et aussi propres l’un que l’autre. Que je
vous voie prêcher d’exemple votre système polygamique et vous verrez de quelle trique
ma monogamie vous répondra avec la plus touchante et la plus assommantec éloquence. Mangez du CIRCULUS2, si bon vous semble, mais vous ne
pouvez goûter que moi ; c’est dur j’en conviens mais mes principes religieux
patriotiques et culinaires ne vous permettent pas d‘autres hors-d’œuvres.
Juliette
1 La faute est volontaire.
2 Théorie écologiste développée par Pierre Leroux, prônant l’utilisation des excréments humains comme engrais agricole.
a « cet infernal bachanal ».
b « applatie ».
c « assomante ».
« 18 novembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 177-178], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8757, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 18 novembre 1852, jeudi après-midi, 1 h.
Ma patience a achevé le tour du cadran, mon cher petit homme, maintenant c’est à toi à la remonter en venant le plus tôt possible. D’ici là, je serai une pauvre Juju assez médiocrement courageuse. Les soirées, les nuits et les jours sont longs sans vous, mon amour, et je vous assure qu’il n’est pas aussi facile qu’on croit de les doubler à résignation tendue et sans le moindre secours qu’un pauvre petit moment de bonheur toutesa les 24 heures. Si vous m’aimiez, comme je vous aime, vous sauriez cela et vous mettriez plus d’empressement à venir. Taisez-vous pour ne pas mentir et puis, mon pauvre petit homme, je ne désire pas que tu viennes tout de suite à présent pendant cette averse de pluie et de neige fondue car il n’y a pas de parapluie capable de te protéger contre les tourbillons et les rafalesb de vent qu’il fait dans ce moment. Je désire au contraire que tu restesc bien tranquillement auprès de ton feu jusqu’à la prochaine éclaircie qui ne se fera pas longtemps attendre j’espère. Avant tout, mon doux adoré, j’ai besoin de ta santé et c’est du plus profond de mon cœur que je te prie de ne pas l’exposer jamais même par pitié et par bonté pour moi, surtout pour ces deux choses-là car rien ne serait plus contraire à ma tranquillité et à mon bonheur que la pensée de te savoir souffrant. Je t’attendrai tant qu’il faudra, cher petit homme, en faisant de mon amour toute la patience nécessaire.
Juliette
a « tout ».
b « raffales ».
c « reste ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
