« 3 octobre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 9-10], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8770, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 3 octobre 1852, dimanche matin, 8 h.
Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour. Mon esprit est toujours à la marée basse
pendant que mon amour est toujours à la marée haute. C’est ce qui fait que j’ai si
peu
de choses à vous dire et tant de baisers à vous donner. Malheureusement vous ne vous
en souciez guère, ce qui rend ma mission en ce monde assez négative et parfaitement
embêtante. Je ne vous dis pas cela pour vous forcer à m’aimer plus que vous ne pouvez.
Je le dis pour constater la chose, voilà tout.
Maintenant, mon cher petit homme,
n’oubliez pas que vous dînez en ville ce soir et que je vous verrai un peu moins
encore que d’habitude si vous ne me rabibochez pas de quelques bons moments dans la
matinée et dans la journée. Si ce n’était pas aujourd’hui jour des lettres à écrire,
je t’aurais prié de me faire sortir tantôt mais je sens que cela n’est pas possible.
Aussi je rentre ma prière et je me contente de te demander de venir écrire auprès
de
moi. Si je peux sortir de cette épaissea carapace de stupidité qui m’enveloppe tout entière, j’écrirais
tantôt aux Montferrier. Mais je suis si
paresseuse et si apathique jusqu’à présent que je ne me sens pas le courage d’écrire
un mot à personne. Je ne sais pas si cela tient à mes insomnies mais je suis tout
à
fait abrutie. Je n’ai que mon cœur de sain et je te le donne tout entier.
Juliette
a « epaiss ».
« 3 octobre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 11-12], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8770, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 3 octobre 1852, dimanche après-midi
Le bon Dieu marie ses filles et le diable en profite pour battre sa femme aujourd’hui. De là le soleil et la pluie alternativement et tout ensemble. Il n’est guère probable que vous vous soyez décidéa à une promenade par ce temps capricieux. Aussi vous seriez bien gentil de me faire profiter de votre liberté en venant passer le reste de l’après-midi avec moi. Cependant, mon cher petit homme, si cela ne se peut pas, je te promets de ne pas t’en faire plus grise mine pour cela et d’être aussi reconnaissante et aussi heureuse des quelques minutes que tu me donneras comme de toute la journée entière si tu avais pu me la donner. Je ne sais pas si c’est l’influence du dimanche qui pèse sur moi mais je ne me suis jamais sentie plus bête, plus engourdie et plus aplatieb qu’aujourd’hui. On dirait qu’il y a quelque chose d’éteint en moi. J’ai beau vouloir me rallumer, je n’y parviens pas. Tous les efforts que je fais n’aboutissent qu’à me convaincre de mon ineptie sans y remédier. Je compte sur toi pour me tirer de cette espèce de léthargie morale qui ressemble à de l’imbécillité à s’y méprendre. En attendant, je me résigne à cette grotesque paralysie et je me dépêche de te donner tout mon cœur et tout mon amour pendant que je suis encore un peu éveillée. Tâche de venir bien vite, mon petit homme, si tu ne veux pas me trouver tout à fait éteinte.
Juliette
a « décidés ».
b « applatie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
