1 mars 1849

« 1 mars 1849 » [source : MLVH, 46-56LASVHR et V], transcr. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6018, page consultée le 25 janvier 2026.

Je t’écris, de mon lit, mon Toto bien aimé, dans lequel je suis encore. Bonjour, mon adoré, bonjour. Comment as-tu fait pour te tirer des Champs-Élysées1 et de la tempête hier au soir ? À chaque coup de vent qui ébranlait la maison je pensais qu’il serait bien imprudent et bien dangereux pour toi de revenir seul de si loin et dans cette solitude. J’espère pourtant que, si tu n’as pas pris de voiture, il ne te sera rien arrivé. C’est de cette croyance que je tire la patience et le courage nécessaire pour attendre l’heure de te voir. À quelle heure es-tu rentré, mon cher petit homme ? As-tu trouvé un bon souper au moins ? J’y ai bien souvent pensé, va. D’autant plus que j’ai à peine dormi cette nuit à cause du vent, des cacaeux qui remplissaient…… l’exercice de leur fonction avec un bruit affreux et une odeur non moins affreuse. Je ne sais quellesa sont ces maisons et les gens qui les habitent mais je n’ai jamais rien senti de si fétide. Ajoute à cela une mauvaise disposition : des coliques et la migraine et tu verras que j’ai dû passer une nuit peu agréable. Ce matin je suis brisée par la courbature, cependant je serai prête à midi. Je ne veux pas manquer mon cher petit trajet. C’est aujourd’hui jour d’Académie. Où irai-je t’attendre dans les deux intervalles de l’Assemblée et de l’Académie à l’Assemblée ? Je crains qu’il n’y ait personne aujourd’hui chez Mme Sauvageot à cause de la vente des pauvres. D’un autre côté je suis si fatiguée et si mal en point que je ne sais pas comment je ferai pour rester sur mes jambes tout ce temps-là et à tous les vents ? Enfin je verrai quand j’y serai, le désir d’être avec toi un moment de plus me donnera des jambes et de la chaleur. En attendant, je me dorloteb un peu dans mon lit et je tâche de prendre une bonne provision de force et de courage. Dans une heure je me lèverai et peut-être qu’il n’y paraîtra plus. D’ici là je pense à toi, je t’aime et je voudrais savoir qu’il ne t’est rien arrivé hier au soir et que tu as bien soupé. Tu serais bien gentil si tu venais me le dire tout à l’heure mais je n’y compte pas, et d’ailleurs avant le plaisir de te voir, j’aime mieux que tu dormes et que tu te reposes bien.

Juliette


Notes

1 « 28 février. – Toujours de petits symptômes révolutionnaires qui se produisent à travers le calme […]. Tout le quartier est en émoi. Des patrouilles d’un demi-bataillon parcourent les Champs-Élysées. » (Victor Hugo, « Carnet, Albums, journaux », CFL, t. VII, p. 1172.)

Notes manuscriptologiques

a « quels ».

b « dorlotte ».


« 1 mars 1849 » [source : MLM, 34126], transcr. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6018, page consultée le 25 janvier 2026.

J’ai le cœur plein de toi, mon doux adoré, je ne pourrais pas me coucher sans t’avoir dit toutes les folles tendresses qui me passent par l’esprit. Ton sourire dilate mon amour comme les rayons du soleil font épanouir les fleurs. Dans ce moment mon âme ressemble à un bouquet dont ta pensée est le parfum. C’est bête comme tout ce que je te dis là1 mais cela ne m’arrête pas. J’ai le délire de l’amour comme d’autres ont le délire de la fièvre. Seulement cette divagation, loin de m’être douloureuse, m’est on ne peut plus agréable et je cherche à la prolonger le plus longtemps que je peux. Je suis très fermement convaincue que je gagnerai les 13000 F. de Petit-Bourg2. Aussi dès demain je m’informe du prix de la lanterne et des deux encoignuresa. Je me réjouis d’avance de l’accueil que vous leur ferez. Du reste vous pouvez en jouir dès à présent car les portraits en sont très ressemblants et je ne vois même pas ce que ces trois choses natures pourront ajouter à votre bonheur[Dessinb] ? Enfin c’est égal je vous les donnerai comme je vous l’ai promis. Je n’ai qu’une parole et je vous le ferai bien voir dès que j’aurai palpé mes 13000 F. En attendant vous devriez bien me prêter cent sous pour avoir mon cornet. Comme cela je serai bien plus sûre de ne pas échapper mes 13000 F. Dans votre intérêt, bien entendu, vous devriez me prêter ces misérables cent sous. Allons Toto un peu de courage à la poche et la lanterne et les deux encoignuresc sont à vous plus ma reconnaissance.

Juliette


Notes

1 Citation de Ruy Blas : phrase adressée par don César au laquais à l’acte IV.

2 Petit-Bourg organise une loterie. C’est une colonie agricole et pénitentiaire accueillant les mineurs délinquants, fondée par Régis Allier à Évry en 1843, qui fonctionna jusqu’en 1858. En 1848, Hugo sera élu à l’unanimité membre de son Conseil d’Administration. Il en démissionnera par une lettre adressée à son directeur-fondateur, Allier, le 2 juin 1850, afin de préserver à la colonie l’aide gouvernementale mise en péril par sa présence devenue indésirable depuis qu’il siège dans l’opposition.

Notes manuscriptologiques

a « encognures ».

b Juliette Drouet accompagne cette phrase de trois dessins représentant, sous trois angles différents, la lanterne magique. On y voit face à face un homme et une femme (Juliette Drouet et Victor Hugo ?)

« coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris. »

c « encognures ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo est élu à l’Assemblée Législative. Le choléra sévit à Paris. Elle accueille pour la première fois sa sœur, son beau-frère et son neveu venus visiter Paris.

  • 13 maiHugo élu à l’Assemblée législative.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la misère.
  • AoûtSéjour à Paris de sa sœur, son beau-frère et son neveu.
  • 8-17 septembreVoyage avec Hugo en Normandie.