27 janvier 1847

« 27 janvier 1847 » [source : MV-MVH, Villequier, 1992.2.1 [V 92.6] ], transcr. Marie-Jean Mazurier, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1938, page consultée le 10 août 2026.

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Comment dire tout ce que j’ai dans le cœur mon cher bien-aimé, quels mots employer, où trouver des expressions assez choisies et assez ardentes pour t’exprimer tout ce que j’éprouve d’ineffable, de grand, de doux et de passionné pour toi ? tout me semble au-dessous de mon amour et rien en me satisfait quand je te parle de lui : aussi j’y renonce et je garde tout mon trésor d’admiration et d’adoration pour ne pas les vulgariser et les profaner en les faisant passer par ma plume. J’attends avec joie et avec impatience le moment où tu dois venir tout à l’heure. J’ai à me rabibocher de cette nuit où je ne t’ai pas vu. Car je ne sais pas appeler voir une apparition d’une seconde à la lumière de ma veilleuse. N’étaient les douces et ravissantes tendresses que tu m’as glissées en t’en allant j’aurais pu douter que tu sois venu, mais le bonheur que j’en ai ressenti jusqu’à présent ne me permet pas d’en douter. Maintenant je t’attends pour me ravitailler un peu car je commence à n’avoir plus que le souvenir de ce petit.

10 h. ¼ du soir

J’en étais là, mon Toto, quand Mme Triger est arrivée, puis la blanchisseuse et puis encore Eugénie ce qui fait que j’achève seulement à présent mon gribouillis commencé il y a six heures.

C’est donc fini pour aujourd’hui mon Victor ? je ne te reverrai donc plus d’ici à demain. Oh ! comme le temps va me sembler long ! comme mon cœur va être triste ! comme je vais me tourmenter ! comme je vais repasser toutes les mauvaises choses qui peuvent surgir contre mon bonheur ! comme je vais être ingénieuse à me rendre malheureuse ! comme je vais t’aimer ! comme je vais te désirer de toute la force de mon amour et comme je vais épuiser tout ce qu’il y a d’amer dans l’attente et de consolant dans l’espérance. Je vais être tour à tour la plus inquiète et la plus confiante des femmes ; la plus malheureuse et la plus heureuse. Selon que ma pensée ira de ma pauvre chambre solitaire au salon de la présidente M.2 Ici j’ai ton doux souvenir et le bruissement de ton dernier baiser sur ma bouche. Là-bas tu as les séductions de toutes sortes qui se pressent autour de toi. Ô, n’écoute pas, mon Victor, ne regarde pas, ne réponds pas, sois-moi bien fidèle comme je te suis fidèle, pense à moi comme je pense à toi. Aime-moi comme je t’aime et désire-moi autant que je te désire. Je t’en supplie au nom de mon bonheur et de ma vie.

Juliette


Notes

1 La transcription porte « 1848 », mais le calendrier perpétuel ne permet pas ce millésime. Il recommande plutôt 1841 ou 1847, mais pour 1841, les lettres environnantes du même jour ne correspondent guère au contexte, et une lacune est comblée pour 1847.

2 À identifier.


« 27 janvier 1847 » [source : Harvard], transcr. Marva Barnett et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1938, page consultée le 10 août 2026.

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Vous êtes un Toto bien généreux, je m’en fiche. Si vous comptez sur moi pour vous faire une réputation de dépensier, vous vous trompez du tout au tout. Je vous en ferai plutôt une de prend-tout, chipe-touta avec ses mains. Vous devriez mourir de honte, si vous aviez la moindre honte, mais vous n’en avez pas plus que de générosité, ce qui fait que vous n’en dînerez que plus fort tout à l’heure. Voime, voime, c’est du beau, du propre et du magnifique. Pendant ce temps-là, moi je tâte mes pauvres mains meurtries et vides, et je me venge en vous disant vos dures vérités. Encore, si ma cheminée ne fumait pas1, je pourrais en prendre mon parti, mais grelotter de froid et être asphyxiéeb tout à la fois, c’est trop fort et j’ai le droit d’être d’une méchanceté atroce. J’aurais le droit aussi peut-être d’avoir un peu plus d’esprit ou un peu moins de stupidité, mais je suis si discrète que je n’abuse pas de ce droit. Je le garde pour une meilleure occasion, comme le paysan d’Henric IV2. Le fait est que plus je vais en avant, et plus mon cerveau se ramollitd. Il y a des moments où il me semble qu’il n’y a plus rien dans ma tête. Je n’en dirai pas autant de mon cœur qui est toujours trop plein. Malheureusement, ce qui l’emplit ne peut pase suppléer à ce qui me manque d’un autre côté, ce qui fait que je suis affreusement bête et que je m’en fais honte à moi-même. Ce n’est pas une manière de parler et de faire de la modestie. Dieu merci, je ne suis pas encore à ce degré de crétinisme. Il me reste juste assez de bon sens pour m’apercevoir que je suis inepte, ce qui n’est rien moins qu’agréable pour moi. Je te plains, mon pauvre adoré, de lire d’aussi insipides gribouillis, quel que soit l’amour dont je les bourre. Quant à moi, ils me paraissent si déplaisants et si niais que je voudrais n’être pas moi pour avoir le plaisir de m’en moquer et de les jeter au feu. Il est triste de penser que le cœur le plus courageux, le plus dévoué, le plus honnête et le plus amoureux ne puisse pas ajouter le plus petit zéro à l’esprit. Cependant, au premier moment, on les croirait solidaires l’un de l’autre, mais en y regardant de plus près on voit qu’ils sont tout à fait étrangers, quand le plus souvent ils ne sont pas ennemis. Pardon, mon Victor, pardon mille fois de ma stupidité. Je t’aime, ne regarde que cela, c’est tout ce que j’ai de bon en moi, mais je t’assure que c’est bien bon.

Juliette.


Notes

1 Le 10 février 1845, Juliette a déménagé au n° 12 de la rue Sainte-Anastase. Dans sa lettre du 8 janvier 1846, elle se plaint de la fumée qui emplit son logis à cause de « crevasses dans les murs ».

2 Selon la tradition rapportée par Hardouin de Péréfixe, Henri IV aurait souhaité « qu’il n’y ait si pauvre laboureur en [s]on royaume qu’il ne puisse mettre les dimanches sa poule au pot. »

Notes manuscriptologiques

a « chippe-tout ».

b « asphixiée ».

c « Henry ».

d « ramolit ».

e « ne ne peut pas ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.

  • 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
  • 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
  • Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
  • 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
  • 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
  • 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.