16 avril 1846

« 16 avril 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 383-384], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4907, page consultée le 24 janvier 2026.

Je viens de voir enfin le hideux M. Triger. Il a trouvé la fièvre bien diminuée. Cependant il craint toujours une maladie éruptive, rougeole ou petite vérole. Du reste il m’a prise à part pour me demander s’il n’y aurait pas de chagrin mêlé à tout cela. Je lui ai dit tous ceux que je lui connaissais. Il reviendra demain matin la voir. Jusque là il lui a permis un peu de bouillon de poulet léger et ordonné des cataplasmes sur l’estomac pour tout remède. Voilà, cher adoré, le résultat de la consultation d’aujourd’hui. Tu vois que si elle n’est pas tout à fait satisfaisante, elle n’est pas non plus alarmante. J’espère beaucoup dans le repos qu’elle prendra la nuit prochaine. La nuit dernière l’a beaucoup fatiguée, aussi je compte sur un bon sommeil cette nuit. Cher bien-aimé adoré, mon bon ange, mon amour, sois béni, je t’aime plus que jamais. Je crois que tu as deviné mieux que personne l’origine de la maladie de cette pauvre enfant, tout vient évidemment de la déception de son examen1. À ceta âge-là, ce sont de vrais chagrins que ces petits événements désagréables, et ma pauvre péronnelle l’a ressenti plus vivement que tout autre et elle le paie aujourd’hui. Du reste, ces examinateurs n’en sont que plus lâches et plus féroces envers ces pauvres enfants en leur faisant subir leur mauvaise humeur ou leur mauvais vouloir. Quant à moi je souhaite toutes sortes de mauvaise chance aux deux misérables que tu sais2. Je vais soigner cette pauvre fillette et la remettre sur pied le plus vite que je pourrai, parce que je sens toute son impatience et tout son ennui d’être clouée dans son lit par le beau temps qu’il fait.
Mme Luthereau a apporté aujourd’hui un chapeau magnifique. Décidément elle tient à payer son dîner et le mien. Je la laisse faire, d’abord parce que je ne peux pas m’y opposer, ensuite parce que je sens qu’à sa place je ferais exactement comme elle. Penses-tu à moi mon doux aimé ? Me plains-tu ? M’aimes-tu ? Me désires-tu et me reraimes-tu ? Moi je t’attends, je te désire, je t’aime, et je te reraimes et je t’adore de toutes mes forces et de toute mon âme.

Juliette


Notes

1 Claire a échoué plusieurs fois à l’examen d’institutrice.

2 M. Barrière et Defrène, les deux examinateurs qui ont recalé Claire.

Notes manuscriptologiques

a « cette ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.

  • 28 marsCrise nerveuse de Claire.
  • 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
  • 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
  • 21 juinMort de Claire Pradier.
  • 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
  • Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
  • 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
  • 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
  • 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.