19 septembre 1845

« 19 septembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 298-299], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12202, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon Toto chéri, bonjour, mon amour bien aimé, bonjour, toi, comment que ça va ? C’est tantôt que vous revenez1 pour sûr, n’est-ce pas mon cher petit homme ? Dans cette conviction, je vous fais votre eau pour les yeux. Ce soir je vous ferai votre houblon. Vous serez bien gentil de venir de bonne heure tantôt pour que nous puissions profiter du beau temps. Tant que tu ne seras pas venu, je serai prisonnière et cette pauvre Claire aussi. Et puis je suis très pressée de vous voir. Dépêchez-vous, dépêchez-vous, dépêchez-vous : « – Mais mon Dieu, je m’ÉPÊCHE, lentement, très lentement, excessivement lentement, c’est la meilleure manière pour arriver tard. – »2. Vilain Toto, si j’étais derrière le VÔTRE, je vous forcerais bien à venir toute de suite. Avec ça, que c’était bien utile d’aller manger du veau avec votre marquis en carton, car vous savez que ce n’est pas un vrai marquis. C’est un usurpier, un intrigant qui doit être né en pleinMexique, s’il n’est pas né ailleurs. Aussi je suis furieuse d’être délaissée pour un marquis en chrysocal local comme celui-là. Taisez-vous, vilain BÉOTIEN, vous n’êtes pas digne de m’appartenir, taisez-vous.
Le temps paraît être remis au beau, mon petit homme chéri, pourvu qu’il se maintienne toute la semaine prochaine. Tu sais que je ne perds pas de vue et de pensée un seul instant les deux ravissantes culottes que tu m’as promises. J’y compte plus que jamais et je t’aime de même à preuve que je voudrais déjà y être et te baiser sur toutes les coutures.

Juliette


Notes

1 Victor Hugo est parti le jeudi 18 septembre, vraisemblablement pour rendre visite à un marquis dont l’identité reste à élucider. Il rentre à Paris le 19 dans la nuit ou le 20 septembre.

2 S’agit-il d’une citation ? À élucider.


« 19 septembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 300-301], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12202, page consultée le 24 janvier 2026.

Je ne te verrai pas ce soir, mon bien-aimé, et peut-être même pas demain. Cette idée m’attriste et me donne envie de pleurer. Je me retiens à cause de ma fille, mais si j’étais seule, je crois que je ne pourrais pas m’en empêcher. Je suis passée sous les arcades de la place Royale1 en revenant de Saint-Mandé ce soir pour voir tes fenêtres. Si j’avais été seule, je crois que je serais allée à Saint-James2 uniquement pour me rapprocher de toi. La pensée que je vis loin de toi m’étouffe. Je te l’ai déjà dit et je te le répète parce que c’est de plus en plus vrai. J’ai beau aller et venir, tout cela ne me distrait pas du besoin que j’ai de te voir. Aujourd’hui je suis allée à Saint-Mandé avec ma fille et Suzanne parce qu’il y avait un paquet à en rapporter. J’ai vu Mme Marre qui m’a dit que cette pauvre Charlotte était rentrée tout en larmes mercredi et qu’elle avait été inconsolable tout le reste de la journée de nous avoir manquées. Pour la rabibocher un peu, je l’ai promenée dans le bois jusqu’au château de Vincennes. Je l’ai ramenée à la pension à cinq heures trois-quarts après l’avoir comblée de pain d’épice et de gâteaux, et puis nous sommes rentrées à la maison. Depuis nous avons dînéa, j’ai mis ta tisaneb sur le feu. Quand elle sera faite, j’irai me coucher. Tu vois, mon Victor adoré, que je ne suis pas une seconde sans penser à toi. Mais ce que tu ne peux pas voir, c’est combien et comment je t’aime. Si tu le voyais, tu ne pourrais pas te séparer de moi jamais. Mon Victor, mon Toto, mon bien-aimé, pense à moi aussi de ton côté et aime-moi, tu ne seras que juste, car tu es ma vie.

Juliette


Notes

1 Victor Hugo habite alors au 6, place Royale, actuelle place des Vosges.

2 La famille de Victor Hugo passe des vacances à Saint-James.

Notes manuscriptologiques

a « nous avons dîner ».

b « ta tisanne ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.

  • 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
  • 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
  • 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
  • AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
  • 13 avrilHugo nommé Pair de France.
  • 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
  • 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
  • 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.