« 24 avril 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 93-94], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11928, page consultée le 24 janvier 2026.
24 avril [1845], jeudi soir, 10 h.
Tu seras bien étonné sans doute, mon Victor bien aimé, en voyant l’heure
à laquelle je t’écris ? C’est la mère Lanvin qui en est la cause. Ce matin elle est venue au
moment où je prenais la plume pour t’écrire. J’ai pensé qu’elle venait
pour me demander un service et j’ai remis au tantôt à t’écrire. Mais la
matinée s’est prolongée dans un bavardage sans fin, sur mon jardin, mon
jardinier et autres choses plus ou moins intéressantes, si bien
qu’il était plus de midi quand elle s’est en allée et je n’avais encore
rien fait. Je me suis hâtée de faire ta tisanea et de m’habiller
pour aller voir ma fille, me promettant bien de t’écrire aussitôt
revenue. Je suis partie à près de 3 h. bJe suis rentrée à 6 h. ¼ et j’ai
retrouvé quoi ? La mère Lanvin qui m’attendait, ou plutôt qui t’attendait. Elle venait te demander d’écrire,
sous forme d’attestation ou de certificat, au propriétaire de la maison de
M. Pradier qui paraît
attacher une haute importance à cette
attestation, c’est-à-dire à un autographe de
votre seigneurie, ce qui n’est pas si bête pour un ex-notaire
millionnairec1. Comme il faut que la chose soit
décidée promptement, la pauvre femme t’a attendu jusqu’à présent,
espérant peut-être que tu viendrais. Voilà, mon cher amour bien aimé,
pourquoi je t’écris si tard malgré tout le désir et tout le besoin que
j’avais d’épancher le trop-plein de mon cœur dans des mots plus ou moins
mal choisis. Du reste, mon Victor, il paraît que toi aussi tu as été
pris de ton côté puisque tu n’es pas venu me voir malgré tout le bonheur
que tu sais me donner chaque fois que je te vois. Seulement tes
occupations ne ressemblent pas aux miennes et je comprends qu’elle ne te
laissent pas le temps même de penser à moi, dont tu es la vie et l’âme.
Est-ce que je ne te verrai pas cette nuit ? Je sens que je ne dormirai
pas bien si je ne t’ai pas vu au moins une petite minute. Tâche de
venir, mon Victor bien aimé, à quelque heure que ce soit pour que je
puisse commencer ma journée demain avec courage ? Quand je ne t’ai pas
vu, je suis si malheureuse qu’il me semble que je ne pourrai pas achever
la journée. Aussi je te supplied de venir mon Toto chéri.
Je t’en supplie de toutes mes forces. En attendant, je t’aime, je te
baise en pensée et en désir et je t’adore.
J’ai vu Claire qui a été bien heureuse de ma
visite. Mme Marre m’a fait la mine, à ce qu’il m’a semblé. Je te
conterai cela quand tu auras le temps. Maintenant je ne veux que te
baiser, te baiser et te baiser encore.
Juliette
1 Pradier était domicilié depuis 1838 au quai Voltaire n° 1, propriété du comte Achille Vigier. Juliette confond-elle ce dernier avec le notaire Cousin, propriétaire du quai Voltaire n° 15 où il avait habité précédemment, de 1834 à 1837 ? (Siler, t. III, p. 181)
a « ta tisanne ».
b Douglas Siler commence ici la transcription.
c « milionnaire ».
d « je te suplie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
