« 15 septembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 258-259], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11085, page consultée le 24 janvier 2026.
Aux Metz, mardi matin [15 septembre 1835], 8 h. ½
Bonjour, mon cher Victor, bonjour, mon bien-aimé, comment as-tu passé la nuit ? Quant
à moi, la mienne a été moins bonne qu’à l’ordinaire quoique je me sois couchée à 9 h.
du soir et levée ce matin à 8 h. Mais c’est que je m’étais couchée dans des idées
tristes et avec un mal de tête féroce dans le genre de ceux que tu connais.
Le
temps qui était fort couvert de brouillard s’est levé et ma bonne qui prétend s’y
connaître assure qu’il fera très beau toute la journée. J’accepte avec joie sa
prophétie. Je pourrai aller au devant de toi et dans tous les cas où le temps
menacerait ou serait trop humide, nous avons notre chez nous1 qui ne demande pas mieux
que de nous abriter le plus commodément possible.
Je
m’en vais me dépêcher de me débarbouiller et de m’habiller. Ensuite, je déjeunerai
puis je travaillerai un peu à ma robe en attendant l’heure de te voir.
J’ai
encore un reste de tristesse et d’inquiétude. J’ai beau faire tous mes efforts pour
qu’il y paraisse le moins, je ne parviens pas assez à me dompter pour ne pas te
reparler d’hier. Vois-tu, mon Victor, depuis trois ou quatre mois, je t’observe et
je
crois être sûre que tu m’aimes beaucoup moins de jour en jour. Si cela était, comme
je
le crains, je te prie à genoux de me le dire, car le comble du désespoir et de la
honte pour moi, ce serait de rester avec toi dans la position où je suis, toi ne
m’aimant plus. J’attends cet aveu de ta loyauté.
Juliette
Quoique le papier me manque, mon cœur n’en poursuit pas moins sa route. Il t’aime, il t’adore, il souffre.
1 Selon Paul Souchon, le couple pouvait s’abriter dans le tronc creux : « Là s’il pleuvait, on pouvait s’abriter dans le tronc évidé par la foudre. » (Claire Pradier et Victor Hugo) Le tronc du châtaignier était-il assez grand pour que le couple s’y cache ?
« 15 septembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 260-261], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11085, page consultée le 24 janvier 2026.
Mardi soir [15 septembre 1835], aux Metz, 8 h.
Mon bon chéri, il y a entre nous une méchante vapeur qui nous cache l’un à l’autre
ce
que nous avons d’amour et de générosité. Moi, je veux être la première à avoir foi
en
toi malgré toutes les grosses mouzonneries que tu
me fais avaler sous prétexte que tu travailles. Je veux te montrer comment on aime,
je
veux te montrer comment on fait pour l’objet aimé. Si tu trouves que j’ai bien fait,
tu m’appliqueras ensuite ma méthode dont je te remercieraia à genoux et dont je te bénirai dans
le fond de mon âme. C’est dit, c’est convenu, va, je t’aime quoi que tu fasses.
Depuis que tu es parti, je n’ai fait que penser à toi, je t’ai aimé comme une pauvre
fille. J’aurais voulub que tu
fusses encore là pour me mettre à tes genoux et te demander pardon des torts que
j’avais eus et de ceux que tu avais eus envers moi.
Pour occuper le temps
jusqu’à l’heure du dîner, j’ai luc
les journaux que tu m’avais donnésd,
puis à la brune, j’ai regardé par la fente de ma porte l’Anglaise et sa famille qui
se
compose de 4 petits garçons dont l’aîné n’a pas plus de 10
ans et de 5 filles dont la plus petite peut avoir 3 ans et l’aînée 16 ou 17. Du
reste, aucune espèce d’homme avec elles, rien que des bonnes ou gouvernantes. Je vous
donne ces détails, mon petit Toto, pensant qu’ils vous intéresseront plus que moi
et
je vous souhaite la bonne nuit avec un million de baisers et de caresses du fond de
l’âme. À demain, tu verras que nous serons bien heureux.
a « remercirai ».
b « j’aurai voulu ».
c « j’ai lue ».
d « donné ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
