« 11 janvier 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 39-40], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11572, page consultée le 26 janvier 2026.
11 janvier [1844], jeudi matin, 11 h.
Bonjour, mon Toto bien aimé, bonjour, mon cher petit homme. Comment vas-tu, comment
va ton petit Toto1 ce matin ? As-tu pensé un peu à moi, m’aimes-tu ? J’ai rêvé de toi
toute la nuit. Comme c’est mon habitude, je ne m’en plains pas, bien au contraire,
même quand mes rêves ne sont pas gais.
Toi non plus tu ne te plains pas, mon
pauvre ange, de passer toutes tes nuits sans sommeil et sans repos. Quand je pense
à
cela et que je compare ton courage, ton dévouement et ta générosité à la lâcheté,
à la
déloyauté et à l’égoïsme des autres hommes, je sens mon cœur se fondre d’admiration
et
d’adorationa pour toi mon beau, mon noble, mon généreux homme. Je t’aime, mon Victor
adoré, je t’aime, je t’aime, je t’aime !
J’ai reçu une lettre de Mme Krafft, je
l’ouvrirai quand tu seras là. C’est probablement son mariage2 qu’elle m’annonce. Si c’est pour son bonheur je m’en réjouis
pour elle, mais cela n’empêche pas de trouver, au premier aspect, cette chance de
mariage une chose extraordinaire à l’âge de Mme Krafft et
dans sa position. Et, n’en déplaise à la trop enrhumée Mme Guérard, je la trouve au moins
aussi étonnante que celle de Mlle Lablache épousant [illis.]
Thalberg3. C’est mon opinion. Du reste, je n’envie à aucune d’elles leur
épouseur : ni le prince Thalberg4, ni le célèbre Jean Luthereau. Pourvu que vous m’aimiez, voilà tout
ce que je demande au bon Dieu. C’est peu d’ambition comme vous voyez. Voime, voime je sais me contenter de peu mais ce peu
là j’y tiens comme rache5 et
je tuerai celui et celle qui me l’enlèvera. Voilà mon ultimatum. Sur ce, baisez-moi bien bien fort.
Juliette
1 Juliette fait ici référence à François-Victor Hugo.
2 Laure Krafft épousera Jean Luthereau le 10 février 1844.
3 Célèbre compositeur et pianiste autrichien, rival de Franz Liszt, Sigismund Thalberg (1812-1871) épousera en 1845 Francesca Lablache, fille du chanteur d’opéra Luigi Lablache et veuve du peintre François Bouchot.
4 Thalberg aurait été le fils illégitime d’un prince von Dietrichstein.
5 Parmi les définitions de ce terme, Le Grand Larousse indique : « Ancien nom de la teigne », maladie tenace qui irrite le cuir chevelu. Est-ce l’image choisie par Juliette ?
a « aration ».
« 11 janvier 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 41-42], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11572, page consultée le 26 janvier 2026.
11 janvier [1844], jeudi soir, 10 h. ¼
Tu n’es plus là pour me rassurer, pour me dire que je suis une pauvre folle et que
tu
es un honnête homme. Aussi tous les tourments de la jalousie me sont revenus plus
nombreux et plus poignants que jamais. J’ai été et je suis encore au moment d’aller
à
ce théâtre, de voir Pradier et de lui dire …
quoi ? J’ai la tête perdue et le cœur rempli de terreur. Je sens que je touche au
plus
grand malheur de ma vie et je ne peux pas m’en garantir car je ne sais pas au juste
de
quel côté il me viendra. N’est-ce pas que j’ai bien du malheur et que c’est une atroce
dérision au bon Dieu de me frapper dans mon amour avec les choses les plus saintes
et
les plus sacrées, l’affection et le dévouement d’une mère pour son enfant ? Car tu
as
beau dire, mon Victor, il n’en est pas moins vrai que tu iras dans cette loge,
peut-être y es-tu déjà1 ?
Tu seras invité à la soirée ajournée et tu promettras d’y aller à cause de ce pauvre Thierry2. Tu en seras quitte pour me donner
cette raison et bien d’autres aussi convaincantes. Eh ! bien moi, je te jure par ma
vie, par la mort de ton enfant que si tu retournes chez cette femme sans ma permission,tu ne me retrouveras plus chez moi.
Je me repens d’avoir consenti à la possibilité d’une
nécessité d’entrer dans la loge de cette odieuse et impudique créature3. Je me repens, mon Dieu, je me repens. J’ai l’enfer dans le cœur. J’étais
folle quand j’ai consenti à cette dérisoire transaction. Je m’en repends trop tard
vu
que je souffre.
Tu m’as repris cette lettre pourquoi ? Je la veux, je la veux,
entends-tu bien, je la veux.
Juliette
1 Juliette Drouet craint certainement que Victor Hugo aille saluer la femme de James Pradier dans sa loge au théâtre.
2 Le 23 septembre 1843, Hugo avait écrit une lettre de condoléances à Édouard Thierry : « Nous voilà frappés tous les deux presque au même moment, vous dans votre père, moi dans ma fille. » (Massin, t. VII, p. 719).
3 Périphrase désignant Louise d’Arcet, femme de James Pradier
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
