« 21 octobre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 41-42], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8006, page consultée le 25 janvier 2026.
21 octobre [1841], jeudi matin, 9 h. ½
Bonjour mon cher bien-aimé, bonjour mon Toto chéri. Voilà une matinée bien triste,
bien noire et bien pluvieuse et tout à fait d’à propos car il paraît que notre pauvre
petit bonheur quotidien est fini, ou du moins interrompu jusqu’à l’année prochaine ?
Hélas ! je m’y attendais, mais c’est toujours aussi triste et aussi difficile à
supporter qu’un malheur inattendua
et j’ai toutes les peines du monde à me retenir de pleurer1.
Comment as-tu passé le reste de la nuit, mon Toto ? J’espère que tu n’auras pas veillé
le reste de la nuit après avoir travaillé ici jusqu’à deux heures du matin ? Il ne
faut pas non plus abuser de ton courage jusqu’à tomber malade car ce serait du courage
bien mal entendu et bien mal employéb. Moi, j’ai très mal dormi car je me doutais de ce qui allait
m’arriver. Mais cela importe peu, l’important, l’essentiel, c’est que toi tu ne sois
pas malade car si ce malheur arrivait, j’en deviendrais folle sur la place. Je t’aime
mon Toto, je t’aime mon cher amour. Je vais copier un peu avant de déjeuner pour
tâcher d’attraper un peu d’appétit car je n’ai pas la moindre faim, contrairement
à
mes habitudes bien connues. Jour Toto, jour mon
cher petit O. Juju est bien bête, ia ia monsire matame,
mais elle vous aime, voilà son sarme.
C’est aujourd’hui l’Académie2, est-ce que tu ne viendras pas me donner un pauvre
petit baiser avant d’y aller ? Ça me mettrait un peu de baumec dans mes épinards3 et me donnerait le courage
de passer cette affreuse journée tant bien que mal. Tâche de venir, mon adoré, j’ai
tant besoin de te voir. Je t’aime trop.
Juliette
1 Toute la famille de Hugo est revenue de Saint-Prix la semaine précédente.
2 Tous les jeudis ont lieu les séances publiques à l’Académie et Hugo s’y rend systématiquement.
3 Expression que Juliette emploie très fréquemment.
a « inatendu ».
b « emploié ».
c « beaume ».
« 21 octobre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 43-44], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8006, page consultée le 25 janvier 2026.
21 octobre [1841], jeudi soir, 8 h. ¾
Je viens de finir de copier, mon adoré. Madame Pierceau a eu la bonté de me laisser finir et moi j’en ai profité avec
enthousiasme parce que cela t’oblige à me donner tout de
suite d’autre ouvrage.
Dites donc, pôlisson, je vous trouve un peu hardi d’oser dire que je ne
sais pas le latin, je LEa SAIS mieux que
toi, entends-tu, ignorant1. Parce que t’as une patente d’académicien, tu veux
molester le pauvre monde, mais que je t’y attrape encore et tu verras un peu de quel
bas je me mouche. Tais-toi, tais-toi, brigand. Tâche de venir me promener un peu ce
soir, je ne l’aurai pas volé car depuis ce matin je pioche comme une pauvre
MALCENAIRE2. J’aurai tant de joie si vous venez, mon
amour, tant et tant que ce sera une bonne action si vous me faites sortir un peu ce
soir. Mon Toto chéri, mon Toto éblouissant, mon Toto aimé, mon Toto adoré, tâche de
venir tout à l’heure, je serai bien seule et bien triste et si tu ne viens pas je
serai bien malheureuse. Vous êtes mon cher petit homme que je désire et que j’aime,
vous le savez bien, ne vous faites donc pas tirerb l’oreille pour me donner la plus grande joie que je puisse
éprouver. Venez vite, je vous baiserai de toute mon âme. Soir Toto, soir mon petito. Reviens cette nuit, mon adoré, tu me feras crier de toute ma voix QUEL
BONHEUR !!! et… le RESTE. Je t’aime.
Juliette
1 Hugo taquine sans cesse Juliette sur son « latin de cuisine ».
2 Expression empruntée à la quatrième lettre du Rhin ou Victor Hugo rapporte des dialogues entendus lors de changements de chevaux entre Mézières et Givet : « Il travaille toujours. Il travaille pire qu’un malsenaire », prononciation déformée de mercenaire, Le Rhin, volume « Voyages », Œuvres complètes, édition dirigée par Jacques Seebacher et Guy Rosa, Paris, Robert Laffont, 1985, 2002, p. 40.
a « LA ».
b « tirez ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
