« 26 avril 1880 » [source : BnF, Mss, NAF 16401, f. 110-111], transcr. Blandine Bourdy et Claire Josselin, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12865, page consultée le 08 août 2026.
Paris, 26 avril 1880, lundi matin, 8 h.
Ne crois pas, mon cher trop aimé, que je te tienne quitte de ma restitus d’hier1, pas si bête, j’y perdrais trop. Je veux, au contraire, te la donner gonflée et bourrée
de tendresse assez pour en remplir ton cœur jusqu’à la fin de nos
jours et au-delà.
J’espère que tu vas pouvoir te rendormir et rattraper un peu du repos que l’insomnie
de cette nuit t’a enlevé. Quant à moi, je me repose de la fatigue de la nuit
par celle du jour et réciproquement, sans en être trop incommodée en fin de compte.
Ce mot, compte, me fait souvenir que c’est aujourd’hui le jour à argent, celui de
la maison… 200 F.,
celui à rembourser pour timbres et secours à Lesclide 27 F. 50 c., et celui du blanchissage variable entre 40 F. et 45 F., 45 F., total pour ces trois choses-là, seulement, 272 F. 50 c. Sur les 200 F. précédents que j’ai reçu pour la maison, j’ai payé la bougie 18 F. 30 c.,
deux jours de voiture à 40 F., et timbres 4 F 95 c. … 14 F. 95 c. total en dehors de la maison 33 F. 25 c. Je ne demanderais pas mieux
que de mettre le reste dans ma poche et mon mouchoir par-dessus, mais où il n’y a
rien les rois, comme les jujus passées, présentes, et à venir, perdent leurs droits2. Je te fais remarquer, en outre, que nous
avons presque tous les soirs quatorze personnes à table et huit ou dix à déjeuner.
À preuve, ce matin encore, outre nous six, il y a aura l’institutrice, Mme Gouzien et sa petite Gouzienne. Je ne m’en plains pas, loin de là, seulement je te fais toucher
du doigt la dépense permanente de ta
maison en même temps que l’enchérissement continu des denrées alimentaires et autres,
comme dirait le bon Lesclide. Maintenant que cette
rengaine est terminée, je reviens à mon cher mouton que j’adore plus religieusement
que les juifs leur veau d’or. Et je lui dis, à ce cher mouton sublime et divin, mais
moins bébête que
celui du Christ, que je lui donne mon cœur et mon âme à brouter pendant toute l’éternité.
En attendant, je lui fais sur cette terre, une litière de baisers, de tendresse et
d’admiration
où reposer son corps fatigué et meurtri par le dur parcours de la vie. « C’est bête
comme tout ce que je te dis là. »3 Eh bien ce n’est rien en comparaison de ce que je sens d’ineffable, de bon, de doux,
de
grand, de vénérable en pensant à toi que j’adore.
[Adresse]
Monsieur Victor Hugo
1 Juliette n’a pas écrit de lettre à Hugo la veille, le 25 avril.
2 « Où il n’y a rien, le Roi perd ses droits », maxime que l’on trouve chez Voltaire, reprise ensuite par Balzac, Sand et d’autres.
3 Don César au laquais dans la scène III de l’acte IV de Ruy Blas : « C’est bête comme tout ce que je te dis là ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
l’amnistie des Communards est enfin votée, et la fête nationale, fixée le 14 juillet, fonde la République sur la Révolution Française
- AvrilReligion et religions.
- 24 octobreL’Âne.
