« 18 décembre 1878 » [source : Collection particulière / MLM / Paris, 62260 0064/0066], transcr. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4772, page consultée le 24 janvier 2026.
Paris, 18 déc[embre 18]78, mercredi matin, 6 h.
Cher bien-aimé, voici un bonjour qui ressemble comme deux gouttes d’encre à un
bonsoir car il fait noir comme dans un four et le silence règne encore au-dehors comme
au-dedans, dans la rue et dans la maison. Tout cela est normal à cette heure et dans
cette saison ; ce qui ne l’est pas, normal, c’est ton insomnie imitée de la mienne
et
que je me reproche comme un mauvais exemple que je t’ai donné mais qui ne sera pas
incurable pour toi, je l’espère, comme elle l’est pour moi. En attendant je pensais
cette nuit, « car que faire en un lit à moins que l’on ne songe ? »1 à ce
qui nous préoccupea tous les deux à savoir le meilleur
moyen de te garantir toi et tes petits-enfants d’un dommage quelconque fait à tes
intérêts et aux leurs quand je mourraib. Mon testament y avait déjà pourvu, mais tu parais craindre
qu’il ne soit pas suffisamment explicite pour préserver le mobilier de la chambre
que
j’habite chez toi contre l’avidité possible mais improbable de mon neveu et c’est
à
quoi je m’appliquec honnêtement depuis que tu m’as
manifesté cette crainte2. J’avais pensé à
écrire pour qu’on m’envoyât la forme de ce supplément testamentaire mais j’ai craint
de me mal expliquer et je crois meilleur d’y aller moi-même. Je l’aurais fait
aujourd’hui même si je n’étais pas un peu souffrante. En attendant, en prévision de
ma
mort subite, cette lettre tout intime de toi à moi est plus que suffisante pour
convaincre mon honnête et brave neveu Louis3 qu’il n’a rien à
réclamer de la chambre que tu me prêtes, en dehors de mes hardes, de mon linge et
des
quelques bijoux qui m’appartiennent antérieurement à notre intimité, avec les quelques
souvenirs d’amis qui m’ont été donnés depuis notre rentrée en France. Quant à la
proposition généreuse que tu m’as faite d’aller vivre de tes rentes à Guernesey je
la
refuse absolument. Mon devoir envers toi comme envers moi-même est de rester, sinon
chez toi, s’il nous est démontré que cela n’est plus possible, mon devoir, dis-je,
mon
devoir impérieux est de rester à Paris pour répondre moi-même à tous les points
d’interrogations qui pourraient se produire.
Voilà, mon grand bien-aimé, ce que
j’avais à te dire en attendant que je te l’écrive en termes
légaux pour te servir en cas de besoin.
Hélas ! qui m’eût dit il y a un an à
pareil jour et à pareille heure que mon billet doux quotidien serait hérissé de toute
cette humiliante broussaille ; mon désintéressement pauvre se débattant contre ton
ingratitude riche ! tout est possible ! à preuve c’est que je t’aime comme le premier
jour de notre amour.
1 Citation détournée de la fable de La Fontaine « Le Lièvre et les Grenouilles » : « Car que faire en un gîte à moins que l’on ne songe ? »
2 Juliette Drouet avait modifié son testament le lundi 26 août 1878 (ce testament est conservé à la Médiathèque de Fougères) : son neveu (Jean-)Louis Koch y était désigné comme son légataire principal. Mais des dispositions étaient déjà prises pour protéger les intérêts des petits-enfants de Hugo, qui héritaient des placements garantissant à Juliette Drouet une rente à vie en cas de décès de Victor Hugo avant elle. Ce testament établissait déjà clairement que le neveu de Juliette Drouet héritait de ses affaires personnelles, tandis que les petits-enfants de Hugo héritaient des « titres, actions ou obligations mobilières […] inscrites à [s]on nom ». On comprend que Juliette Drouet trouve humiliante la demande de Victor Hugo de préciser encore les choses par un nouveau testament.
a « préocupe ».
b « mourrerai ».
c « aplique ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est victime d’un accident vasculaire cérébral. Toute la famille l’accompagne en convalescence à Guernesey, où Juliette découvre, dans des carnets cryptés en espagnol, l’ampleur de ses infortunes. Au retour, ils emménagent avenue d’Eylau.
- 15 janvierHugo lègue à Juliette Drouet 12 000 francs de rente viagère.
- 15 marsHistoire d’un crime (tome II).
- 29 avrilLe Pape.
- 27-28 juinHugo est victime d’un accident vasculaire cérébral.
- 4 juillet-9 novembreSéjour à Guernesey.
- À partir du 17 juilletJuliette, ayant découvert dans un carnet de Hugo les commentaires cryptés en espagnol de ses bonnes fortunes, écrit régulièrement à son neveu Louis, resté à Paris, et lui demande de lui envoyer un vocabulaire franco-espagnol, et d’enquêter sur la vie actuelle de Blanche.
- 26 aoûtJuliette refait son testament. Le nouveau est plus favorable à son neveu Louis Koch qu’à Victor Hugo.
- 10 novembreInstallation au 130, avenue d’Eylau.
