25 novembre 1865

« 25 novembre 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16386, f. 186], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9733, page consultée le 26 janvier 2026.

Bonjour, mon doux adoré. Je pourrais presque aussi bien dire bonsoir, tant cet aurore ressemble à un crépuscule. Cependant j’ai pu distinguer que ton signal1 n’était pas encore à son poste, d’où je conclus, hélas ! que ta nuit a été sans sommeil. Tout cela n’est rien moins que gai et il serait temps et plus que temps que tu rentrassesa dans le rail du sommeil régulier et réparateur2. Tant que cela ne sera pas je ne serai pas contente et je ne dormirai moi-même que d’un œil comme cette nuit. Fichez-vous ça dans votre chère petite boule et dormez.
Il y a aujourd’hui un mois que nous quittions Bruxelles3. Toi avec le regret d’y laisser ta famille et moi en emportant au fond du cœur le reflet de toutes vos tristesses à chacun de vous, père, mère et fils. Cette impression se réveille chaque fois que je te vois triste et malheureux de l’absence de tous ces chers aimés et je donnerais tout au monde pour que vous fussiez réunis et heureux une bonne fois pour toutes4. Il faudra bien que ce moment arrive et je fais des vœux bien sincères pour que ce soit le plus tôt possible. Les packets5 qui ont passé la nuit dans le port s’en vont dans ce moment-ci chacun de leur côté. Espérons qu’ils arriverontb à leur destination sans trop de peine. Il faudra que tu donnes satisfaction aujourd’hui même à la curiosité bien naturelle et bien légitime de Mme Chenay en me laissant lui lire la lettre de ton Charles6, soit en présence de Kesler, soit entre nous trois seulement. Tu en décideras ce soir. En attendant je t’aime, je t’aime tout plein mon cœur.


Notes

1 Voir Torchon radieux.

2 Dans ses carnets, Victor Hugo fait mention de « phénomènes » étranges qui le réveillent pendant la nuit comme des coups portés à son chevet. Dans la nuit du 23 au 24 novembre, il écrit : « Au moment où je m’assoupissais, un fort frappement m’a réveillé (vers une heure du matin). »

3 Victor Hugo et Juliette étaient de passage à Bruxelles, au terme de leur voyage annuel qui a duré quatre mois, pour assister au mariage de Charles Hugo avec Alice Lehaene les 17 et 18 octobre.

4 Depuis le départ de son fils en janvier 1865, François-Victor Hugo, à qui le séjour de Guernesey devient intolérable après la mort de sa fiancée, Victor Hugo est définitivement séparé de sa famille dont aucun des membres ne vit plus sur l’île.

5 Navire assurant la liaison avec le continent. Il transporte le courrier, les marchandises et des passagers.

6 Charles Hugo a écrit une lettre à son père faisant l’éloge de son recueil de poèmes récemment publié, Les Chansons des rues et des bois.

Notes manuscriptologiques

a « rentrasse ».

b « arriverons ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.

  • 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
  • 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
  • 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
  • 25 octobreChansons des rues et des bois.