« 10 novembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 116-117], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10128, page consultée le 27 janvier 2026.
10 novembre [1836], jeudi matin, 11 h. ¼
Bonjour, toi, que j’aime plus que tout au monde, bonjour. J’espère que tu te seras
couché, hier en me quittant ; car après avoir lu, relu et baisé les admirables choses
que tu as écritesa cette nuit, je
pensais avec angoisse à ta pauvre tête fatiguée, à tes chers petits pieds froids,
et
j’aurais voulu savoir que tu avais eu la raison de prendre quelque repos, content
du
nouveau chef-d’œuvre que tu venais de créer1.
Dieu lui-même s’est reposé quoiqu’il fût plus fort que toi
et que tu sois aussi GRAND que lui.
J’ai très peu dormi cette nuit et j’en suis
ravie parce que j’ai pensé à toi autant que j’ai voulu, parce que j’ai compté mot
à
mot toutes les merveilles que je savais de toi, enfin parce que j’étais trop heureuse
et trop RICHE pour dormir. Quand on possède des trésors, on
ne dort plus, c’est comme cela.
Vous ne vous plaindrez pas de ma parcimonie en
amour. Il me semble que je vous donne la bonne mesure en GRAND FORMAT. Il est vrai
que
l’amour en [parole ?] seulement, est commun comme : bonjour, mais l’amour vrai est le plus rare oiseau de ce
monde. Moi, je possède cette rareté dans une cage telle quelle. C’est un cœur tout
à
toi, qui ne chante que pour toi, qui n’a de joie qu’en toi, qui ne vit que de toi,
qui
ne bat que pour toi.
Mon cher petit homme bien aimé, j’ose à peine espérer que
tu viendras ce matin. J’ai cependant fait acheter le déjeuner comme si j’étais sûre
de
ce bonheur-là, mais c’est une illusion qui commence à se passer et je crains bien
d’en
être pour mes frais de désirs.
Quoi qu’il en soit, je t’aime, je t’adore. C’est
bien vrai et tu peux croire ce que je te dis parce que c’est la sainte vérité. Je t’aime.
Juliette
1 Hugo a écrit le poème « Soirée en mer », qui paraîtra dans Les Voix intérieures (17).
a « écrit ».
« 10 novembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 118-119], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10128, page consultée le 27 janvier 2026.
10 novembre [1836], jeudi soir, 4 h. ¾
Méchant petit homme, vous n’êtes pas venu déjeuner avec moi. Et pourquoi n’êtes-vous
pas encore venu me voir ? Vous craignez de me donner trop de bonheur à la fois ? Mais
je vous assure que je suis trop ROBUSTE pour cela, et que vous pourrez m’en donner
autant que vous voudrez sans me faire succomber.
J’ai vu beaucoup de monde, pour
moi, qui ordinairement ne voit que mon chat. J’ai vu le mari de
[illis.], j’ai vu Gérard1, j’ai vu la propriétaire, je n’ai pas vu mon
cordonnier parce qu’il était trop matin quand il est venu. Je te raconterai en détail
tout ce qui s’est dit, l’écrire ce serait trop bête. Ah ! J’oubliais, et une lettre
que Mme Krafft2 a
apportée elle-même chez le portier, je ne l’ai pas décachetée mais je me doute de
ce
qu’elle contient. J’ai envoyé la bonne chez [Turlot ?], la robe devant
être prête aujourd’hui.
Enfin j’ai copire les merveilleux vers de mon grand Toto et puis j’ai étudié3, ce qui fait que je n’ai pas
perdu une minute et que je n’ai pas encore allumé mon feu. Tout ce que je vous dis
là
n’a pas une grande importance absolument. Mais cela vous prouve, mon cher petit homme
chéri, que je ne fais rien sans penser à vous, que vous êtes mon unique préoccupation,
mon seul culte, et mon cher petit Toto adoré.
Maintenant, mon petit homme bien
aimé, je vous attends, je vous désire de tout mon cœur. Faites votre possible pour
être très tôt à portée de mes baisers et vous verreza comme je vous en donnerai des fameux.
Juliette
1 La modiste.
2 Laure Krafft est la meilleure amie de Juliette Drouet.
3 Juliette apprend le rôle de Marion de Lorme.
a « verrai ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.
- JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
- 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
- 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
- 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
- 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
- 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
- 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.
