« 9 février 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 153-154], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11602, page consultée le 23 janvier 2026.
9 février [1844], vendredi matin, 10 h. ½
Bonjour mon petit Toto adoré, bonjour mon cher bien-aimé, bonjour toi, bonjour vous.
Bonjour, bonjour je vous aime qu’on vous dit. Je suis furieuse contre vous cependant
et vous savez bien pourquoi. Si je vous tenais dans ce moment-ci, je vous ferais
passer un très mauvais CARDEUR1 de rébusa car si vous ne comprenez pas ce rébus ingénieux, c’est que vous avez
l’intelligence diablement racornie.
Jour Toto, jour mon cher petit o, baisez-moi dans toute l’acception du mot. Si cette invitation effarouche votre
pudeur d’académicien, j’en suis fâchée mais je n’en rabattrai pas une syllabe.
Taisez-vous, vilain monstre, et agissez. Les paroles sont des femelles et les faits
sont des mâles. Prouvez-moi que vous en êtes un bien vite si vous ne voulez pas en
courir mon plus profond mépris.
En attendant, j’ai la Clémentine qui me fabrique un sarrau2 de toile
pour que je puisse donner mon unique à la blanchisseuse. Ce n’est pas du luxe comme
vous voyez. J’ai oublié de te dire que c’était aujourd’hui le mois de Suzanne. Je te l’écris pour le cas où je
l’oublierais encore afin que tu sois averti. Baisez-moi Toto et tâchez de me faire
sortir tantôt, n’importe par quel temps et par quel chemin. J’y consens, trop heureuse
de barboterb avec vous. Je serai
prête de deux à trois heures à tout événement mais je doute très fort que vous veniez
me voir à cette intention-là. Enfin, je serai prête, voilà tout.
Jour Toto, jour mon cher petit o , je vous aime. Vous n’en doutez pas n’est-ce pas ? C’est pour cela que vous
êtes si tranquille et que vous vous intéressez si peu à la chose, scélérat.
Juliette
1 Le jeu de mot est volontaire.
2 Blouse ouverte par derrière et refermée par des boutons ou des cordons que l’on portait par-dessus les vêtements pour les protéger.
a Le rébus met en images
l’expression « cardeur de matelas » ; dans le langage populaire, « carder ses
matelas » signifie mener une vie de débauche. Le jeu de mots « un quart d’heure /
cardeur de matelas » revient sous la plume de Juliette notamment au cours de
l’année 1837, le 6 août et les 6 et 20 novembre.

b « barbotter ».
« 9 février 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 155-156], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11602, page consultée le 23 janvier 2026.
9 février [1844], vendredi soir, 11 h.
Ainsi, mon cher petit, je ne vous aurai pas vu. Tiens, vous voilà !
10 février [1844], samedi matin, 10 h. ¼
J’allais te faire des reproches de ne t’avoir pas assez vu hier lorsque tu es
arrivé, mon Toto. Aujourd’hui ces reproches n’auraient pas grand sel, aussi je les
réserve pour une meilleure occasion. J’aime mieux te baiser et te dire que je t’aime,
c’est plus doux. Jour Toto, jour mon cher petit
o. C’est donc ce matin que Mlle Laurence Charlotte Krafft devient Mme Luthereau. Pauvre femme, je désire et j’espère que ce sera pour son
bonheur.
Je viens de lire à son intention la messe des épousailles. Si le bon Dieu écoute ma prière, elle sera très heureuse. Le
temps est beau ce matin, si tu pouvais me faire sortir tantôt nous irions voir cette
pauvre Mme Pierceau. Quand je pense à sa fin prochaine1,
je me reproche de ne pas l’assister de mes soins à tous les instants comme si cela
dépendait de moi. Ce sera une bien admirable et bien honnête femme de moins sur la
terre. Et pour moi ce sera la meilleure amie que j’aie jamais eue. Pauvre femme, que
le bon Dieu lui adoucisse ses derniers moments et lui donne tout le courage et toute
la tranquillité nécessaire pour quitter cette vie sans regret et sans inquiétude pour
ses pauvres enfants.
Tu ne m’en veux pas de te parler si longuement de cette
pauvre femme ? Tu sais que toute mon amitié pour elle vient de ce qu’elle te
comprenait et qu’elle t’aimait de tout son cœur. Aussi ça sera une véritable perte
pour moi.
Juliette
1 Mme Pierceau, gravement malade depuis le début du mois de janvier décède le 20 avril 1844.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
