« 16 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 289-290], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11477, page consultée le 03 mai 2026.
16 décembre [1842], vendredi matin, 11 h. ½
Bonjour mon cher petit bien-aimé. Bonjour mon ravissant petit homme. Bonjour, je
t’aime. Tu es toujours le bon petit Toto blagueur de tous les mois, tu ne te
lassesa pas de cette petite
bouffonnerie périodique, tu es très gentil, trop gentil, si on peut l’être trop et
tu
as trouvé moyen de dépasser les bornes possibles dans ce genre. C’est égal, baise-moi,
je t’aime comme ça, je t’adore ainsi. Cela ne m’empêche pas d’avoir fait des rêves
affreux toute la nuit, mes inquiétudes de la journée deviennent dans le sommeil
d’affreux cauchemars pendant lesquels je suis la plus malheureuse des femmes. Cette
nuit entre autres, j’ai été affreusement agitée. J’espère que cela n’est pas
significatif et que vous êtes le plus innocent et le plus fidèle des hommes ! N’est-ce
pas que j’ai raison d’avoir cette confiance en toi, mon adoré ? Baise-moi pour que
j’en sois encore plus sûre.
Vous savez, mon Toto, que d’ici à trois ou quatre
jours, il n’y aura pas de bande sur l’affiche1. Et que vous pourrez faire votre rentrée triomphale ou
triomphante selon vos moyens dramatiques et AUTRESb. Je vous préviens de ceci afin que vous ne prolongiez pas la
mystification des fureurs de l’amour2 jouée devant les banquettes et sans la moindre illumination.
Maintenant que vous voilà prévenu, nous verrons si vous arriverez à votre réplique.
J’en doute, au risque de jurer devant la reine. D’ici là, je vous permets de faire
et
de dire toutes les garçonneries qui vous passeront par la tête afin de ne pas vous
décourager et de ne pas vous humilier dans votre dignité d’homme.
Baisez-moi, mon
cher petit bien-aimé, je vous aime et je vous pardonne tous vos trimes à la condition que vous me serez bien fidèle
et que vous m’aimerez toute ma vie.
Si vous allez à la répétition, tâchez d’y
être le moins longtemps possible et de revenir auprès de moi qui vous désire tant
et
qui vous voit si peu. Pense à moi, mon cher bien-aimé, comme je pense à toi et aime
moi un peu, moi qui t’aime de toute mon âme.
Juliette
1 Juliette indique par cette métaphore que ses règles seront bientôt terminées. En effet, les théâtres faisaient poser une bande sur l’affiche du spectacle du jour pour indiquer un changement d’acteur (suite à une indisposition d’un artiste).
2 Les Fureurs de l’amour est unecourte pièce, sous-titrée « Tragédie burlesque en un acte et en vers », écrite par Joseph-Henri Flacon Rochelle (1781-1834). Un roman nommé Les fureurs de l’amour et de la vengeance, dont l’auteur n’est pas déterminé, parut également en 1826.
a « lasse ».
b « AUTRE ».
« 16 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 291-292], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11477, page consultée le 03 mai 2026.
16 décembre [1842], vendredi soir, 4 h.
Vous êtes venu, mon cher petit bien-aimé, pas assez pour me donner du bonheur et
beaucoup trop pour me laisser d’affreux regrets. Vous étiez frais et pimpanta comme un jeune homme qui va à son
premier rendez-vous. Pour un vieilb
académicien que vous êtes, cela ne devrait pas être permis. On ne vole pas ainsi son
public, la police devrait s’y opposer au nom de la sécurité publique et privée. Il
paraît que vous avez rencontré mon MERLAN1 sur lequel vous avez produit le même effet que
sur moi et qui m’a assuré ne pas vous RECONNAÎTRE, FLATTEUR ! Du reste, j’ai été avec
lui très circonspecte, ainsi que tu me l’avais recommandé et je serai toujours ainsi
parce que c’est la bonne manière dans tous les cas et surtout dans celui-ci.
Je
vais envoyer acheter ta brosse. J’attends tes bottes, tu auras tout cela ce soir.
Je
ne pense pas que j’aie assez pour payer pénaillon
demain. Aujourd’hui encore, j’ai acheté deux paniers dont je ne pouvais pas me
passer : un pour monter le bois que la bonne jusqu’ici montait dans son tablier et
qu’elle me déchirait en lambeaux, l’autre pour aller au marché parce que le sien était
défoncé depuis longtempsc, j’en
ai eu tout de suite pour 4 F. 10 s. Mon corset blanchid et un lacet neuf : 7 F. Tout cela fait une bûche avec l’argent de Mignon hier. Ce qui ne m’a pas empêchéee de ne dépenser pour la nourriture
aujourd’hui que dix-huit sous et deux liards, hier vingt-huit, avant-hier
quarante-cinq. Mais ce que j’économise d’un côté, le diable l’emporte de l’autre,
si
bien que je suis toujours à court d’argent et que tu es forcé de travailler jour et
nuit pour m’en donner. Comment faire, mon pauvre ange, dis le moi et je m’empresserai
de le faire avec joie si cela doit te soulager et te reposer. Je t’aime.
Juliette
1 Mot d’argot désignant un coiffeur, un perruquier.
a « pinpant ».
b « vieux ».
c « long-temps ».
d « blanchit ».
e « empêché ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
