« 30 mars 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 299-300], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7729, page consultée le 04 mai 2026.
30 mars [1841], mardi soir, 7 h. ¾
Mon cher bijou d’homme, j’espère que la petite trempette de cinq heures et demie que
vous venez de faire vous aura enlevé tous vos bobos. S’il en était autrement, il
faudrait prendre encore un bain demain avec une addition d’un demia boisseau de son, ce qui vous
rafraîchirab radicalement.
Je regrette même beaucoup de n’y avoir pas pensé aujourd’hui assez à temps pour vous
en mettre dans votre eau. J’ai bien envie de me donner des coups de poing dans le
nez
pour m’apprendre à avoir de la présence d’esprit une autre fois. En attendant, j’ai
un
affreux mal de tête qui me descend jusque dans les dents, j’ai une migraine atroce.
Ia ia, il est son sarme mais c’est peu
amusant.
On fera donc vos caleçonsc, mon amour, tant pis pour vous si cela ne réussitd pas. Je vous promets d’y mettre tous
mes soins et toute mon attention mais si cela ne suffit pas vous ne vous en prendrez
pas à moi1. Il me faudrait écrire au
propriétaire2 et au
médecin3 mais j’ai trop mal à la tête ce soir. Je viens de faire mon compte avec
Suzanne, tout payé il lui reste 2 sous 1 liard pour demain. Quel
bonheur !!! Nous avons dépensé seulement aujourd’hui 8 F. 13
sous. Pauvre bien-aimé, je te dis tout cela comme si tu me chicanaise sur l’argent. Ce n’est pas pour
cela, mon adoré, car je me plais à reconnaître que personne n’est plus doux, plus
confiant et plus généreux que toi pour tout, c’est seulement pour t’expliquer la cause
de la rapidité avec laquelle notre pauvre argent disparaît. Jour mon cher petit o, jour mon gros to. Je t’aime, je t’adore.
Dites donc, à propos, je vous ai vu tout NU
aujourd’hui. Mâtin de chien, ce n’est pas de la petite bière mais qu’est-ce qu’on
dira
dans le monde de vous si cela vient à sef savoir ! Vous en serez quitte pour dire qu’il y avait un très grand
feu dans la cheminée. Toto est bête, c’est bien fait… Que dites-vous de mon
invention ? Phameuse hein ? Si je voulais, je
ferais ma fortune avec cette découverte mais je méprise l’or et les richesses. Je
m’en
tiens à la gloire et j’espère qu’elle ne me manquera pas une fois que j’aurai terminé
votre discours de réception que j’ai si heureusement commencé4.
Juliette
1 Juliette raccommode souvent elle-même les vieux vêtements de Hugo, ou en faire coudre de nouveaux par Pauline, son ouvrière, affreuse « couson », ne brillant guère par son talent, son courage ou son efficacité.
2 Juliette vit à cette époque au 14 de la rue Sainte-Anastase, dans un appartement loué par Hugo, depuis 1836.
3 Probablement le docteur Vidal, dont Juliette parle déjà dans d’autres lettres du mois de mars 1841.
4 La réception officielle de Hugo à l’Académie française est prévue pour le 3 juin. Le 26 février, Juliette lui a envoyé comme cadeau d’anniversaire un début de discours de réception avec indications scéniques : « Messieurs et chers collègues… je réclame d’avance votre indulgence, et l’émotion que j’éprouve devant cette auguste assemblée et le souvenir des vertus publiques et privées de l’illustre Immortel que vos suffrages m’ont appelé à l’honneur de remplacer, si l’émotion, dis-je, éteint ma faible voix au milieu des sanglots. Hélas ! Messieurs, permettez-moi de m’asseoir un moment, l’émotion du cœur a gagné le corps, je crois que j’ai la colique ! Ici, vous vous mettez la main sur l’abdomen et vous paraîtrez prêt à vous évanouir. La venette des assistants une fois calmée, vous reprendrez votre discours et vous le finirez au milieu des trépignements de l’assemblée ».
a « demie ».
b « raffraichira ».
c « calçons ».
d « réussis ».
e « chicannais ».
f « ce ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
