« 8 janvier 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 19-20], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7632, page consultée le 06 mai 2026.
8 janvier [1841], vendredi, midi ½
Bonjour mon Toto, bonjour mon académicien1, bonjour. Je vous aime
encore quoique en vérité j’aurais bien le droit de ne plus vous aimer après toutes
les
métamorphoses que vous subissez depuis que je vous connais : depuis celle de
COMMANDEUR DE L’ORDRE DU SOLEIL2 jusqu’à celle d’ACADÉMICIEN j’en ai assez
vu, Dieu merci. Assez pour m’autoriser à croire que vous n’êtes plus le même cher
grand poète amoureux d’une pauvre Juju comme il y a huit ans.3
Ce ne sera du moins pas par l’amour que vous vous ferez reconnaître car il est
impossible d’en montrer moins que vous ne le faites. Quoi que vous disiez pour
justifier votre indifférence, il n’en est pas moins vrai que vous ne faites pas de
visites4 le matin et que vous n’en recevez pas et que par conséquent
vous auriez pu venir déjeuner avec moi si le cœur vous en avait dit. Ainsi, votre absence est bien
significative.
J’aurais voulu que tu vinssesa hier me prendre pour faire tes visites. J’espérais que tu
viendrais ce matin te reposer auprès de moi et que nous irions ensuite ensemble voir
ceux de tes amis à qui tu n’as pas fait tes visites. Mais tout cela, comme tout ce
que
je désire, ne m’arrive. RIEN pour moi, c’est bien assez,
n’est-ce pas mon Toto ?
Juliette
1 Après trois tentatives infructueuses, Victor Hugo vient d’être élu à l’Académie française (fauteuil no 14), à dix-sept voix contre quinze pour le vaudevilliste Ancelot.
2 Hugo a été promu officier de la Légion d’Honneur le 3 juillet 1837.
3 Juliette et Hugo sont devenus amants dans la nuit du 16 au 17 février 1833.
4 Il s’agit des visites de courtoisie et de félicitations consécutives à l’élection de Hugo, que l’on effectue plutôt dans l’après-midi.
a « vinsse ».
« 8 janvier 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 21-22], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7632, page consultée le 06 mai 2026.
8 janvier [1841], vendredi soir, 6 h. ¼
Je venais de t’écrire, mon bien-aimé, lorsqu’en faisant sécher mon papier le feu a
pris après. Il n’y a pas grand malheur comme tu vois car je recommence avec une
constance digne d’un meilleur style. Enfin, la plus belle fille ne peut donner que
ce
qu’elle a et moi je ne peux donner que mes pattes de mouche et mes cuirs dans lesquels
il y entre encore plus d’amour que de stupidité, quoique cela paraisse impossible
au
premier abord.
Je suis donc bien injuste envers toi, mon adoré, quand je me
plains de ton indifférence ? Eh ! bien tant mieux car vraiment je mérite plus que
jamais que tu m’aimes. Mais, mon pauvre amour, rends-moi cette justice que ma vie
est
bien grise et bien triste et qu’excepté le temps de notre voyage1 les jours s’entassent bien lourds et bien
ennuyeuxa pour moi. Je sais bien
que j’ai quelquefoisb deux
mois rayonnant comme les Sibériens pendant lesquels je me dépêche de faire ma récolte
de bonheur mais en somme cela ne constitue pas une vie bien heureuse ni un climat
bien
charmant. Cependant, si tu m’aimes autant qu’autrefois je ne me plains pas et je suis
une vieille folle de te tourmenter. Je te demande pardon à deux genoux.
Tu auras
ton souper ce soir, moitié chair et moitié poisson, et de l’amour plus que tu n’en
mangeras. Je te préviens encore que c’est après-demain
dimanchele 10, jour des créanciers2, lesquels ne chôment ni fête ni dimanche lorsqu’il
s’agit de toucher de l’argent. Et puis baise-moi, je t’aime plus que jamais.
Juliette
1 Du 29 août 1840 au 2 novembre 1840, soit pendant deux mois, Victor Hugo et Juliette Drouet sont partis pour leur voyage annuel, en malle-poste, pour la région du Rhin et la vallée du Neckar.
2 Tous les dix du mois, des créanciers comme le tapissier Jourdain, Lafabrègue ou l’homme de Gérard viennent récupérer les sommes qu’on leur doit.
a « ennuieux ».
b « quelques fois ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
