« 5 février 1847 » [source : MVH, α 7848], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1886, page consultée le 05 mai 2026.
5 février [1847], vendredi matin, 11 h.
Bonjour mon Toto, bonjour comment allez-vous ce matin ? Avez-vous bien
rêvé tableaux vivants et astronomie1 ? Quant à moi je suis plus que jamais
l’ennemiea des astronomes quels
qu’ilsb soient et je
goûte peu la morale en action représentée par des astres comme ceux-ci : [Dessinc] ma vertu ne va pas jusqu’à ce degré d’austérité, j’aime mieux un peu moins de
chasteté et un peu plus de chemise. C’est un goût que j’ai comme ça. Enfin on n’est
pas parfait comme vous savez. L’apôtre Journet lui-même ne l’est pas. Cependant comme je ne veux pas que vous
deveniez vertueux jusqu’à la sauvagerie et que votre pudeur arrive à la susceptibilité
la plus farouche, je vous prie de cesser dès aujourd’hui le cours de [illis.]
Montyon2 et autres torses moraux et politiques. Si vous
voulez absolument pratiquer la vertu et faire de temps en temps une petite étude
astronomique vous trouverez chez moi, très incomplètementd j’en conviens d’avance, ce qu’il
faut pour quelqu’un qui n’en fait pas son état. En attendant, je vous prie de ne pas
pousser plus loin vos connaissances en la matière.
Que
faites-vous, aujourd’hui, mon pair de France ? Je parle de la journée puisque je sais
à quoi est destinée votre soirée ? Je vous vois si peu que je ne sais pas comment
je
vis et encore moins comment je trouve le courage de rire avec vous de toutes les
choses qui me sont les plus tristes et les plus inquiétantes. Il faut que je sois
bien
sûre de mourir le jour où tu ne m’aimeras plus pour rester aussi calme et aussi
résignée devant toutes les choses qui menacent mon bonheur.
Cher bien-aimé, je
ne veux pas que cette folle lettre se termine par des choses douloureuses. Je ne veux
y mettre de sérieux que mon amour qui est plus que jamais à toi. Quoi qu’il arrive
je
t’aimerai soit pour le bonheur de ma vie, soit pour mon malheur et ma mort. Il n’y
a
pas d’intermédiaire entre ces deux choses. Ainsi tu sais ce que tu veux faire de moi
et ce ne sont pas ma prière et mes craintes qui peuvent y rien changer. À tantôt,
mon
Victor adoré, je baise tes chers petits pieds depuis le talon jusqu’à la racine de
tes
doux cheveux.
Juliette
1 Hugo raconte en effet, dans Choses vues, qu’il a été introduit dans les coulisses d’un spectacle de tableaux vivants par le régisseur Villemot, à la Porte-Saint-Martin, à l’époque où l’on allait y reprendre Lucrèce Borgia : « Il me fit pénétrer dans un espace disposé derrière la toile, et éclairé par une herse et force portants. Il y avait là une vingtaine d’hommes qui allaient, venaient, travaillaient ou regardaient, auteurs, acteurs, pompiers, lampistes, machinistes, et au milieu de ces hommes, sept des femmes absolument nues allant et venant aussi avec l’air de la plus naïve tranquillité. » (édition de Franck Laurent, Livre de Poche, 2013, p. 138). La troupe venait d’Angleterre.
2 Voir la lettre du 3 janvier 1847.
a « l’ennemi ».
b « quelqu’ils soient ».
c Dessin :

d « incomptément ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
