« 1 novembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 1-2], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8940, page consultée le 24 janvier 2026.
1er novembre [1837], mercredi après-midi, 4 h. ¾
Mon cher petit homme bien aimé, je vous aime. Vous êtes une bête qui sentez bon, voilà tout. Dorénavant je vous prie de n’avoir pas
la parole quand vous serez prêt à dire des bêtises que désavoueraita le chimpanzé le plus
chimpanzénois.
Je vais me mettre au travail aussitôt que je me serai
débarbouillée un peu. À moins que vous ne me meniez chez Mme Pierceau, ce qui n’est pas
probable. Je suis dans un état hideux. Je n’ose pas me regarder, encore moins me
sentir. Je ferais peur au diable s’il était tenté de m’envisager en ce moment, mais
vous vous êtes plus courageux que lui et vous n’avez pas peur de moi. Aussi je vous
fais toutes sortes d’agaceries pour vous engager à vous rapprocher de moi à distance
très peu respectueuse. Jour on jour. Le vent souffle de mon côté. Vous devriez en
profiter pour m’envoyer des bonnes pensées et des bonnes caresses que je recevrais
très bien, je vous assure. Soir pa, soir man. Si vous me laissez toute la soirée seule, je
ragerai et je vous ferai une moue atroce pour vous apprendre à vous souvenir de moi.
Et puis après je vous baiserai bien fort et je vous demanderai pardon de tous vos
trines parce que je vous aime.
Juliette
a « désavoueraient ».
« 1 novembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 3-4], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8940, page consultée le 24 janvier 2026.
1er novembre [1837], mercredi soir, 8 h. ½
Avant de me mettre à l’ouvrage, mon cher bijoua, il faut que je vous dise un petit mot d’amour pas bien long,
pour ne pas abuser de votre patience.
Je vous aime mon Toto. Je voudrais vous le
dire encore plus souvent et surtout avec des paroles plus dignes de vous et de moi
car
je sens bien que je vous aime mieux que je ne le dis, ce qui me contrarie souvent.
Je voudrais aussi vous remercier du [puff ?] que vous avez
commandé en mon honneur à un de vos amis, mais je me trouve encore plus bête pour
cela
que pour le reste.
Je vous aime mon petit Toto, mais pas encore au point de ne
vous pas désirer même en ce moment où ma chambre est si pleine de fumée que je ne
distingue pas mon encrier de mon oreille, si bien que je puise à l’une et que j’essuie
ma plume à l’autre, ce qui n’ajoute encore rien à la couleur de mon style ni à la
finesse de mon esprit. Ça viendra peut-être, avec de la pratique et du coton1.
Où êtes-vous en ce moment mon cher petit homme ? À qui
ou à quelleb montrez-vous votre museau si bien
barbiffré2 qu’on le prendrait pour une pomme d’api ?
J’ai terriblement d’idées sur cette barbe à queue. Si je vous attrape vous n’en jouirez pas longtemps car
j’ai un instrument encore plus tranchant que le rasoir le plus affiné du
Sieur Henri3. Prenez-y garde et aimez-moi.
Juliette
1 « Coton », en argot, veut dire « travail pénible, difficulté ».
2 Néologisme créé par Juliette pour désigner l’arrangement de la barbe de Hugo.
3 M. Sir-Henri (ou Sir-Henry), habile coutelier originaire de Besançon, avait mis au point une méthode de fabrication de l’acier dit « de damas », dont la qualité fit sa réputation et lui valut de nombreuses récompenses. Il s’était spécialisé dans la production d’instruments de chirurgie. Son aciérie se trouvait à Bougival et ses ateliers place de l’École de médecine.
a « bijoux ».
b « qu’elle ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
