« 19 juin 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16345, f. 265-266], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7749, page consultée le 24 janvier 2026.
19 juin [1841], samedi matin, 10 h. ½
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour mon cher petit homme chéri. Pourquoi que vous
n’êtes pas revenu cette nuit ? C’est pourtant bien charmant et je ne m’en lasse pas.
Au contraire, plus je vous vois, plus je vous ai et plus je vous désire et plus je
vous aime. Vous auriez dû venir ce matin, mon amour, je vous en veux de ne l’avoir
pas
fait. Non, mon adoré, je ne t’en veux pas, je nous plains,
toi et moi, car il est certain que tu auras passé toute la nuit à travailler tandis
que je pensais à toi et que je te regrettais. Sois béni, mon cher bien-aimé, sois
heureux dans tout ce que tu aimes. Moi je t’adore.
J’espère, mon bon Toto, que
vous n’avez pas à vous plaindre de moi. Cette nuit j’ai joliment bien pas dormi pendant que vous corrigiez vos épreuves1.
Hein, qu’en dites-vous, je suis une femme de parole ? Mais c’est qu’en vérité c’était
moi que j’attrapaisa et de rage
il m’arrivait de n’en plus dormir le reste de la nuit. Je ne vous vois pas assez mon
content pour fermer les yeux comme une marmotte engourdie quand vous êtes auprès de
moi.
Dites donc, je me fiche de votre ami moi, à pied,
à cheval, à table et au lit. Je m’en fiche supérieurement2. Quel esprit ! Il ne faut rien moins que la sonde du puits
artésienb de Grenelle3, qui a cinq fois la hauteur du dôme des Invalides, pour
rencontrer le sens commun dans ces phrases rocailleuses, glaiseusesc, chisteuses et plâtreuses. Quel le diable, dont il a pris le déguisement,
l’emporte et qu’il le fasse rôtir quelques bons nombres d’années comme un oison qu’il
est.
Je vous aime vous, mais je me fiche de votre ami. Prenez-en votre parti et
baisez-moi bien vite.
Juliette
1 À ce moment, Victor Hugo vient très tard dans la nuit chez Juliette pour rédiger ses lettres de voyage à paraître dans les deux futurs volumes du Rhin, qu’il commence déjà à transmettre à ses éditeurs et imprimeurs. Malheureusement, comme il ne lui adresse quasiment pas la parole, elle est prise d’accès de somnolence qu’elle a toutes les peines du monde à combattre.
2 Juliette parle-t-elle d’Alphonse Karr, son ancien amant, journaliste connu pour ses bons mots tantôt moralistes, tantôt acerbes ? En effet, à l’occasion de sa réception à l’Académie française, Victor Hugo a noté dans son Journal : « Alphonse Karr dit (Les Guêpes) que je suis entré à l’Académie en enfonçant les portes et que mes confrères malgré eux, ont fait comme les vieilles femmes des villes prises d’assaut, elles jettent du haut des fenêtres, sur la tête de l’ennemi, tous les ustensiles de ménage. En effet, on m’a vidé sur la tête le discours de Salvandy… » Plus tard, le poète se défendra dans une lettre au journaliste pour légitimer son élection dans une perspective d’avenir et de renouveau : « Mon cher Alphonse Karr, / Vous êtes la poésie même qui se plaint d’un poëte, et qui a raison. / Moi, de mon côté, je n’ai pas tort. Je suis un peu poëte, mais je suis beaucoup soldat. Comme vous le dites d’une façon si spirituelle, on m’a vidé sur la tête le discours de Salvandy ; cela est vrai, mais, en somme, je suis dans la place ! Et vous y êtes aussi, et toutes mes idées et toutes les vôtres y sont » (Correspondance 1836-1882, Paris, Calmann Lévy éditeur, 1898, p. 42).
3 L’entrepreneur et ingénieur Louis-Georges Mulot fora ce premier puits artésien entre 1833 et 1841 pour atteindre la nappe d’eau, sous l’impulsion de François Arago, savant et maire de Paris. Au bout de sept années d’efforts, d’accidents et de retards, enfin, le 26 février 1841, l’eau jaillit au-dessus de la tour de bois qui abritait la foreuse. C’est alors que l’entrepreneur envoya, dit-on, ce billet laconique : « Arago, nous avons l’eau. Mulot ». Réalisé avec des outils rudimentaires, l’aboutissement de l’ouvrage fut néanmoins considéré comme une prouesse technique (Jean Lemale, La Géothermie, 2e édition, série Environnement et sécurité, Paris, Éditions Le Moniteur, Dunod, 2012, p. 39).
a « attrappais ».
b « artésiens ».
c « glaizeuses ».
« 19 juin 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16345, f. 267-268], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7749, page consultée le 24 janvier 2026.
19 juin [1841], samedi soir, 8 h. ½
Je ne suis pas très contente de vous, MON CHER AMI, ça n’est pas le fait d’un honnête
homme ni d’un homme bien élevé, encore moins celui d’un amoureux, de venir dîner comme
un1
et de s’en aller tout de suite après sans prendre le temps de dire ou de faire vos
GRÂCES. Je vous trouve un parfait cochon, un complet goujat, un superbe scélérat qui
avez tous les vices de la nature, y compris celui de ne pas m’aimer. Taisez-vous,
monstre.
Nous verrons combien de temps vous allez me cacher qu’on a loué une
campagne, qu’on y est installé et que vous êtes libre de votre temps et de vos
actions2. J’ai déjà
obtenu ce soir un quart de révélation, je verrai combien de
temps vous mettrez à la faire touta
entière. En attendant soyez sûr que je vous surveille et que vos trahisons ne
resteront pas impunies. PRENEZ GARDE À VOUS. Surtout revenez cette nuit si vous ne
voulez pas que je vous haïsse et que je vous méprise comme le dernier des hommes.
Tâchez aussi de revenir tout à l’heure, entendez-vous PICARDET PICARDO PICARDINI3. Je vais me coucher en vous attendant car je n’ai rien de mieux
à faire puisque je suis sûre que vous ne me ferez pas sortir. Baisez-moi méchant
homme, baisez-moi vilain [homme ?].
Juliette
2 Pendant l’été 1841, les Hugo louent à Saint-Prix, dans le Val-d’Oise, un appartement meublé de la mi-juin à la mi-octobre, et le poète y restera de juillet à octobre pour terminer la rédaction de ses mémoires de voyage pour le volume du Rhin. Juliette attend ce moment avec impatience car c’est alors que le poète peut être le plus présent auprès d’elle.
3 Juliette s’inspire sans doute de Voltaire qui, dans ses lettres de septembre 1761 à son ami M. le Comte d’Argental, mentionne un académicien typique de Dijon qui porte ce nom (deux frères en réalité) qu’il tourne en ridicule en l’empruntant (avant de le transformer en Picardin) pour signer l’une de ses comédies, L’Écueil du sage, ou Le droit du seigneur. Remerciements à Jean-Marc Hovasse qui a identifié pour nous cette référence. La déclinaison du nom en pseudo équivalents italiens ou espagnol imite les noms de traîtres de mélodrames, comme le fait Hugo lui-même avec Fabiano Fabiani dans Marie Tudor.
a « toute ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
