« 10 août 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 128-129], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12100, page consultée le 24 janvier 2026.
10 août [1845], dimanche matin, 7 h.
Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour, mon adoré petit Toto, comment
vas-tu ce matin ? As-tu bien dormi ? Dors-tu encore ? Penses-tua à moi, ou
rêves-tub de moi ?
M’aimes-tu ? Pourras-tu venir aujourd’hui sans te faire de mal ou le
médecin s’y oppose-t-il par prudence ? Voila ce que je saurais tout de
suite si au lieu d’être une vieille bête de Juju j’étais une petite fée
Carabosse. Je suis obligée d’attendre que ce soit toi qui viennesc m’apporter la
réponse, trop heureuse quand c’est toi et bien heureuse encore quand
c’est une chère petite lettre de toi qui vient me consoler et me
rassurer. Aujourd’hui j’attends avec impatience toi ou elle1. Je voudrais pour tout au monde que ce fût toi à la place d’elle et bien des choses avec
pour que ce fût toi et elle. En attendant, je ne sais pas ce qui se passe et j’en
suis réduite à prendre mes désirs pour des certitudes et à croire,
d’après mon cœur, que tu vas bien, très bien, tout à fait bien... Toi
seul saisd ce qui en est,
mais cela ne m’avance pas beaucoup dans ce moment-ci.
Jour, Toto, jour, mon cher petit
o, m’aimes-tu ? Viendras-tu ? Il ne faut pas
venir si cela te fatigue. Je ne sais pas comment j’ai le
courage de t’écrire ces neuf vilains mots. Il faut que je mette le pied
sur la gorge de mon égoïsme pour cela et que je n’écoute que mon amour
pour te faire cette prière qui doit me désespérer toute la journée, s’il
est besoin que tu l’écoutes{« tu l’écoute »}, car cela me prouvera que
le mieux n’a pas persisté. Enfin, cher adoré bien-aimé, je te supplie
bien sincèrement de ne faire que ce que le médecin permettra. Je ne veux
pas d’un bonheur qui te coûterait un jour de souffrance de plus. Avant
tout, ta chère santé. Sois donc prudent, très prudent et écris-moi le
plus tôt que tu pourras et sur du très grand papier. Pense que je
n’aurai que cela pour faire mon dimanche.
En attendant, je te
baise, je t’adore, je te souris, je te porte, j’ai soif et j’ai crié
quand il m’a morduee2.
Juliette
1 Victor Hugo écrit à Juliette Drouet ce dimanche 10 août 1845 : « Dimanche, 1 h. ½ / Mon doux ange, je continue d’aller mieux, mais c’est long, la crise aiguë est évitée, mais à la condition d’un repos dont le terme n’est pas immédiat. Cependant, je sortirai demain, comptes-y, cela est expressément entendu et accordé. J’ai besoin de repos, mais j’ai besoin de bonheur, et ne pas te voir, mon ange, c’est impossible. / N’aie du reste aucune inquiétude sur cette sortie. Je prendrai les plus grandes précautions, et je n’ai pas quitté le lit depuis vendredi soir, afin de pouvoir te voir demain. Il y a tant de prudence autour de moi, que, du moment où cette sortie est permise, elle ne doit pas t’alarmer. / Sois donc joyeuse de me voir comme moi de t’embrasser, sans le moindre nuage, sans la moindre crainte, ma douce et pauvre bien-aimée. J’ai le cœur gonflé quand je songe à toi, n’aie aucun souci, avec de la prudence, (et j’en ai tu vois) il n’y a pas de danger. Oh ! que je voudrais te voir en ce moment, mon ange adoré, et baiser tes belles lèvres parfumées ! Que j’ai besoin d’amour ! Que j’ai besoin de toi. / À demain. À toujours, mon trésor chéri. / Je vais mieux, aie cela bien présent à l’esprit, je vais très bien. Et puis embrasse Clairette pour moi. Je l’envie d’être avec toi ! » (édition de Jean Gaudon, p. 143).
2 S’agit-il d’une citation ? À élucider.
a « pense-tu ».
b « rêve-tu ».
c « toi qui vienne ».
d « sait ».
e « il m’a mordu ».
« 10 août 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 130-131], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12100, page consultée le 24 janvier 2026.
10 août [1845], dimanche soir
Merci, adoré, merci, bien-aimé, merci, tu m’as donné un bon petit dimanche. Je m’abonnerais à ce que tous les jours soient des dimanches comme celui-ci. C’est si doux d’être avec toi, rien qu’avec toi, seulea avec toi. Aujourd’hui, à part l’apparition de Mme Guérard, j’ai pu jouir de ce bonheur ineffable. Il y avait bien longtemps que cela ne m’était arrivé. Cher adoré, tu es parti sans m’assurer que tu viendrais demain. Ce vague me donne une petite teinte de tristesse parce que je crains que tu ne te sois senti souffrant ce soir sans vouloir me le dire. Le temps est atrocement contraire à ta chère santé. Pauvre petit ver à soie, tu dois souffrir affreusement par cet hiver permanent. Si je t’avais toujours avec moi, j’aurais tâché de te faire un été factice. Je t’aurais enveloppé des choses les plus moelleusesb et les plus chaudes. J’aurais mis tes petits pieds dans ma belle couverture. Mais tu t’en vasc juste quand je commenced à improviser pour toi une température d’orangers. Je voudrais que tu prennes des précautions ce soir pour étouffer ce rhume que tu es en train d’AVOIR. Il est inutile, tu n’as pas besoin d’ajouter ce petit supplément{« suplément »} à ton mal. Je voudrais aussi que tu te couches de bonne heure. Si j’étais votre garde-malade, je saurais bien éloigner tous les bavards et toutes les bavardes de vous. Vous verriez cela un peu. Taisez-vous. Mangez et couchez-vous et aimez-moi. Cher adoré, je ne veux pas que tu sois triste, je ne le veux pas. Je veux que tu sois geaie, que tu te portes bien et que tu m’aimes.
Juliette
a « seul ».
b « les plus moelleuse ».
c « tu t’en va ».
d « je comme ».
e « geaie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
