« 29 mars 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 241-242], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5283, page consultée le 24 janvier 2026.
29 mars [1845], samedi soir, 10 h. ½
J’ai fini de copire, mon petit Toto, et je vous gribouille ces quatre pages de
tendresse pour me refaire le cœur. J’espère que vous n’aurez pas le
front ce soir de ne pas venir en sortant de chez votre roi1 ?
Oh ! pour le coup, je me fâcherais tout rouge et vous verriez alors de
quel boisa se
chauffe une Juju qui ne se connaît plus. Clairette lit le livre de M. Karr2. Moi,
j’irai me coucher dès que je t’aurai écrit. Ce vilain rhume me fatigue
horriblement. Il est bientôt temps que le beau temps vienne me
ravigoterb. Cet
hiver si long et le déménagement m’ont beaucoup fatiguée. Je sens que
j’ai besoin de soleil ou plutôtc que j’ai besoin d’amour, ce qui est la même chose pour
moi. Je ne sais pas si tu seras disposé à reluire pour moi. Le soleil reluit pour
tout le monde3. Vous, vous faites une exception en ma
faveur. Merci, je m’en passerais bien et
j’aimerais mieux être comprise dans le commun des martyrs que vous éblouissez et que vous brûlez de vos rayons.
Du reste, cela m’a l’air d’être stupide ce que je vous dis là. Je
suis sûre même de ne pas me tromper. C’est une remarque que je pourrais
faire à tous les mots que je dis ou que j’écris. Je ne vois pas pourquoi
je choisis cette phrase entre toutes les autres pour lui dire cette dure
vérité. D’ailleurs je n’ai pas besoin d’esprit, qu’est-ce que tu en
ferais, mon Dieu ? Je n’ai besoin que de t’aimer et de ce côté-là, je ne
crains ni esprit, ni génie, ni quoi que ce soit au monde.
Juliette
2 S’agit-il des Guêpes, d’Alphonse Karr ?
3 Juliette détourne le proverbe « Le soleil luit pour tout le monde ».
a « quelle bois »
b « ravigotter »
c « plus tôt »
« 29 mars 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 243-244], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5283, page consultée le 24 janvier 2026.
29 mars [1845], samedi matin, 11 h. ¾a
Bonjour, mon Toto, bonjour, mon doux bien-aimé, bonjour, mon charmant
petit Toto, bonjour. Tu n’es pas revenu cette nuit malgré mes prières,
malgré ta promesse. Il paraît que c’est un parti pris, tu ne veux pas
me déranger. Je comprends tes scrupules
mais j’en souffre très sérieusement, mon Toto, et j’aimerais mieux être
dérangée que de ne pas te voir. Si tu
pouvais vaincre ta délicatesse à ce sujet, tu me ferais bien plaisir.
Penses-y, mon Toto, et ne m’impose pas une torture sous prétexte de
m’épargner un malaise.
Je viens de voir la
mère Lanvin plus ébouriffée et
plus épouffée1 que jamais à
l’endroit de M. Pradier. Il
paraît qu’il va prendre une gouvernante de 22
ans aux appointements de 4000 francs !!! pour
sa seule petite fille dernière2. L’aînée, jusqu’à présent, doit
entrer chez Mme Marre3. Tu
penses avec le caractère de M. Pradier tout ce qu’on se croit en droit
de supposer et de penser. Quant à moi, tout cela ne m’étonne pas et je
m’étonne qu’on s’en étonne. Mon seul souci dans tout cela c’est ma
fille. Quant à M. Pradier, je voudrais n’en jamais entendre parler. Cet
homme est tellement stupide et tellement mal famé, qu’on ne peut pas y
arrêter sa pensée sans dégoût. Quelle différence de lui à toi, mon
Dieu ! La différence des vers du fumier à l’aigle. Je t’aime, mon
Victor.
Juliette
1 Épouffé : « Sottement empressé, plein d’une hâte qui n’est pas justifiée » (Larousse).
2 James Pradier engage Adeline Chômat, jeune femme de 22 ans, pour l’éducation de Thérèse Pradier.
3 Charlotte Pradier entre dans la même pension que Claire à Saint-Mandé le 31 mars 1845.
a Des chiffres « 1, 2, 3, 4 » ont été rajoutés sur le manuscrit en haut de chaque page par une main différente de celle de Juliette.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
