« 23 février 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 113-114], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5151, page consultée le 25 janvier 2026.
23 février [1845], dimanche matin, 11 h. ½
Comment vas-tu, mon pauvre bien-aimé ? As-tu bientôt fini ton
discours1, mon cher petit bien-aimé ? J’en
serais bien heureuse pour toi, mon pauvre adoré, car je sens ce que
cette contrainte de travailler à jour fixe
doit avoir de pénible et de fatiganta pour toi. Je me suis couchée à minuit et
demib dans
l’espoir toujours de te voir, et puis il me semblait que j’étais moins
loin de toi en veillant avec toi, en pensant à toi et en t’aimant de
toute mon âme.
Je te dirai, mon Toto, que j’ai été assez vivement
contrariée ce matin. Le guignon me suit
partout et prend toutes les formes et tous les noms, même celui
harmonieux de Mme Duchin. Voilà ce que c’est : à dix heures on m’apporte une lettre de
Claire venue par la poste
mais dont le timbre se trouvait en dedans de
la lettre au lieu d’être dessus, la lettre
décachetée du reste. Je fais venir la portière pour m’expliquer ce
phénomène, elle me répond des billevesées : le
facteur qu’elle ne sait pas, etc, etc. Puis un moment après,
elle revient me dire que c’est un malentendu et que la lettre a été
remise à une Mme Duchin qui demeure dans la
maison, laquelle Mme Duchin l’a ouverte,
pensant que c’était pour elle. Tout cela n’a pas d’autre gravité que
d’informer les Duchin quelconquesc de mes affaires. Justement, Claire me parle
de son père2 qui
lui a écrit et qui va mettre Charlotte chez Mme Marre3. Tu me diras qu’à moins de savoir de point en
point de quoi il est question, on ne peut guère deviner au juste ce qui
en est. Cependant, j’ai fait une semonce à la portière pour que cela
n’arrive plus une autre fois. Voilà, mon cher bijou, ma mésaventure de
ce matin. Je suis prête à en accepter mille autres, pourvu que, comme
compensation, tu viennes tout de suite me baiser.
Juliette
1 Victor Hugo prépare alors son discours qu’il prononce le 27 février 1845 en réponse au discours de réception de Sainte-Beuve à l’Académie française.
3 Charlotte Pradier entre à la pension de Saint-Mandé, où réside également sa demi-sœur Claire Pradier, le 31 mars 1845.
a « fatiguant ».
b « et demie ».
c « quelconque ».
« 23 février 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 115-116], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5151, page consultée le 25 janvier 2026.
23 févriera [1845], dimanche après-midi, 3 h. ½
Je suis auprès de toi, mon doux bien-aimé, autant qu’on peut y être par
le désir, par la pensée et par l’amour. J’attends que tu viennes
m’apporter à copier. Ce sera pour moi trois
joies dans une. La première de toute, te voir, les autres, copier les
admirables choses que tu as écrites et celle de savoir que tu as fini
cette lourde tâche. Je t’attends avec impatience, mon cher petit
bien-aimé, tu le comprends sans peine.
Tu dois avoir bien besoin
de baigner tes beaux yeux ? Je regrette de ne pouvoir pas te porter ton
eau, ton gargarisme, ton bouillon, ton raisin, tout ce qui peut te
soulager, te rafraîchirb et te restaurer. Je sens cette privation
jusque dans le fond de mon cœur. Ce serait un bonheur inexprimable pour
moi de te soigner et de te rendre tes travaux lesc moins rudes et lesd moins fatigants possible.
Cela ne se peut pas. Le bon Dieu ne veut pas qu’il y ait de bonheur
parfait sur la terre et je sens que je n’aurais rien à désirer s’il
m’était donné de passer ma vie auprès de toi.
Jour, mon petit Toto, jour, mon
cher petit o, quand donc que je vous verrai ? C’est bien long vingt-quatre
heures sans voir son Toto, vous ne savez pas cela vous, mais moi, je le
sais trop. C’est à peine si je vois à t’écrire avec la grêle et la pluie
qui fouettent mes carreaux. Je ne m’en plains pas autrement parce que je
pense que c’est un commencement de printemps et Dieu sait si je compte
les jours qui doivent amener du vert, des feuilles et des fleurs dans
mon jardin. Et puis ce sera très heureux
encore pour jeudi, parce que le dégel sera tout à fait fini pour peu que
cette pluie et cette grêle durent deux jours. Tout cela en somme m’est
égal. Ce qui ne me l’est pas, c’est que je ne te vois pas et que je te
désire de toutes mes forces.
Juliette
a « 23 juillet ». La date a été corrigée par une main différente ce celle de Juliette.
b « raffraîchir ».
c « le ».
d « le ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
