22 avril 1852

« 22 avril 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 327-328], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8551, page consultée le 26 janvier 2026.

Me voici revenue, mon bon petit homme, mais je reste sous le harnois dans l’espérance que tu viendras me chercher pour marcher un peu. Nous verrons si j’ai bien fait. En attendant je te griffouille toutes sortes de bonnes petites tendresses que j’aimerais mieux te dire dans le tuyau de l’oreille pour qu’elles arrivent plus vite à ton cœur. Je ne t’ai pas écrit ce matin parce que j’avais le cœur triste et malade et j’aurais craint de me laisser aller à d’inutiles et douloureux regrets. Je ne veux pas regarder en arrière et je tâche de sourire à l’avenir. Maintenant, que la volonté de Dieu soit faite je m’abandonne tout à fait à lui et à toi faites de ma vie ce qu’il vous plaira cela ne me regarde pas.
Je sais que tu as eu la bonté de demander à Suzanne comment j’allais mais tu ne lui as pas donné le temps de savoir comment tu allais ce qui m’aurait été encore plus doux. Il est vrai que ton Charlot était là, ce qui explique ton laconisme à ce sujet-là. Mais, mon Victor bien-aimé, tout cela ne me rend que plus désireuse et plus impatiente de te voir. Est-ce que tu as encore quelque tribunal d’honneur à présider aujourd’hui ? Voyons, parlez et ne mentez pas si vous pouvez. Je ne veux pas vous tourmenter, bien loin de là, et si vous êtes occupé je vous pardonne et je me résigne à ne vous voir que ce soir quoique ce soit furieusement long. Encore si j’avais un peu de manuscrit pour me faire prendre patience. Mais, hélas ! Livrée à moi-même je fais de chaque minute un siècle d’ennui et d’impatience ça n’est pas de ma faute. Cher adoré petit homme, tâche de venir bien vite il est encore temps de marcher un peu. Je ne me déshabillerai pas dans tous les cas pour sortir ce soir après dîner.

Juliette


« 22 avril 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 329-330], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8551, page consultée le 26 janvier 2026.

J’ai fait emplette d’un petit chapeau tout simple, mon cher petit homme, ce n’est pas par coquetterie mais par besoin car le mien commençait à me rendre folle à cause de sa pesanteur et de sa CHAUDEUR. Je ne sais pas dire quand et comment je retrouverai cette dépense et, tout léger que soit le susdit chapeau, il y aura un fameux tirage pour l’amener à bien jusqu’au bout du semestre. Je vous en ferai le récit avec illustration de ma plume. Celui-ci ne compte pas il est raté mais je vous en ferai un très ressemblant un [jour ?] que je serai plus en train vous verrez la pauvre Juju [illis.] à son chapeau de paille et [deux mots illisibles] pour l’amener jusqu’à l’étape d’octobre en suant sang et eaua. En attendant je ne vois pas que vous songiez à venir me voir. C’est pourtant bien le moment à moins que les visites ne se soient prolongées au-delà des heures habituelles. Peut-être as-tu reçu des lettres de Paris ? Cher adoré je cherche ce qui peut te retenir loin de moi comme s’il n’y avait pas mille raisons pour une. Quelle qu’elleb soit le résultat est toujours le même pour moi et je ne vois pas ce que je gagnerais à savoir si c’est Charras ou le bonhomme Roussel, le tribunal d’honneur ou le carabinier de Charles, qui n’est pas amusant, qui te retient loin de moi. Tu ne viens pas je suis triste voilà tout. Quand je te verrai je serai heureuse ce sera QUAND TU VOUDRAS1. D’ici là je tâche de prendre ton absence avec résignation et puis je t’aime et puis tu es mon pauvre grand Victor que j’adore. Pense à moi si tu en as le temps, aime-moi si tu peux, et viens quand le cœur t’en dira, mon Toto bien-aimé, trop aimé. Je vous attends avec confiance.

Juliette


Notes

1 Le 19 avril, Hugo ayant employé maladroitement l’expression « Quand tu voudras » pour faire à Juliette une promesse de gascon, Juliette reprend cette formule plusieurs fois ironiquement dans cette période.

Notes manuscriptologiques

a Juliette a effectivement ébauché un dessin d’une femme en pied, qui recouvre en partie son texte :

© Bibliothèque Nationale de France

b « quelqu’elle ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.

  • 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
  • 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
    Charles, puis François Victor, rejoignent leur père.
  • 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
  • 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
  • 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
  • 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
  • 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
  • 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
  • 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.