« 23 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 241-242], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8531, page consultée le 26 janvier 2026.
Bruxelles, 23 mars 1852, mardi matin, 9 h.
Bonjour mon doux petit homme, bonjour, je suis heureuse, je t’aime. Je veux que tu en fasses autant pour moi de ton côté. Je voudrais aussi que tu prennes l’habitude de sortir tous les jours après ton déjeuner. Je te promets d’en faire autant et de ne pas te tourmenter pour que nos deux promenades n’en fassent qu’une. Je sens que tu peux avoir mille empêchements s’opposant à notre réunion quotidienne. Mais ta santé, mon cher petit homme, m’est plus précieuse encore que mon propre bonheur. C’est pourquoi je renonce à notre trop charmant projet de nous retrouver à un endroit convenu. Tu sortiras de ton côté et moi du mien, et quand tu pourras sans trop te déranger venir me rejoindre je serai trop heureuse. En attendant il faut sortir tous les jours, le plus que tu pourras. Je t’en prie bien mon Victor. Il fait un temps exquis aujourd’hui dont je ne profiterai pas pourtant parce que je n’ai rien de prêt. Mais d’ici à quelque jour il est probable que je serai en mesure d’éblouir tous les Belgiquois ignorés et célèbres. D’ailleurs j’aime la maison, moi je m’y plais et ma santé, quoia qu’en dise Yvan, n’a rien à perdre à rester chez moi. Aussi je peux suivre mon goût sans inconvénient. Vous, c’est bien différent, l’exercice est de toute nécessité pour votre santé et pour votre plaisir. Usez-en donc mon adoré pour que je jouisse du printemps à travers vous. Mais auparavant il faut que je vous demande pardon de mes nouvelles méchancetés et que je vous promette bien sérieusement de travailler à me corriger. Je fais de mon mieux qui a été jusqu’à présent bien mal et puis je compte sur votre inépuisable bonté et votre inaltérable patience que j’admire sans pouvoir l’imiter et puis je t’aime mon Victor à plein cœur et à pleine sève d’âme.
Juliette
a « quoiqu’en ».
« 23 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 243-244], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8531, page consultée le 26 janvier 2026.
Bruxelles, 23 mars 1852, mardi matin, 11 h. ½
Suzanne doit être chez toi dans ce
moment-ci. Je l’envie d’avoir le privilège de te voir chez toi, mon doux adoré, quand
moi je suis forcée de t’attendre chez moi. J’envie tous les gens qui t’approchent,
je
suis jalouse de tout ce qui te plaît. Je regrette amèrement de ne pouvoir pas être
pour toi ce que tu es pour moi, TOUT. Cela ne m’empêche pas de désirer que tu sois
le
plus heureux homme du monde sans moi. À preuve c’est que je ne veux pas que tu te
prives de rien de tout ce qui peut y contribuer. Demain tu as le cours Deschanel1, après demain le dîner de Mme Laska, vendredi ou samedi le dîner fin chez
Dumas. Tu vois mon petit homme que sans
compter les nouvelles invitations qui peuvent survenir d’ici-là, tu as une bonne
petite somme de distractions en réserve pour cette seule semaine. Profites-en, mon
cher petit homme, pourvu que tu m’aimes. Mon lot est encore le meilleur et je le
préfère au tien. Mais il ne faut pas dédaigner la sortie de l’après-midi, je l’exige
absolument car je veux que tu te portes bien, que tu sois beau et charmant toujours.
Je viens d’apprendre que le comte de MELANO dînait ce soir en bas. Peut-être ne te conviendra-t-il pas de te
rencontrer avec lui et d’entendre sa romance favorite. Si tu peux me dire où je
pourrai aller te retrouver, je m’empresserai de le faire aussitôt le dîner fini. Si
tu
n’es pas trop fatigué nous pourrons tenter la visite chez les Yvan. Du reste, mon doux adoré, je ferai absolument
ce que tu voudras. Ainsi ne te gêne pas. Je sais que tu vas bien. Je sais que ton
Charles n’était pas là quand le déjeuner
est arrivé. Tu feras bien de ne pas l’attendre pour manger car les côtelettes perdent
toute saveur en refroidissant. Enfin mon petit Toto, sans manquer aux égards paternels
que tu dois à ce cher enfant, je te prie de songer un peu à toi et par contrecoup
à
moi, dont tu es la joie et la vie.
Juliette
1 « Ancien maître de conférence à l’École normale supérieure, Émile Deschanel s’était recyclé en ouvrant à la fin de l’hiver un cours hebdomadaire sur les écrivains français dans la grande salle du Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, galerie de la Reine. Encouragé par la présence épisodique de Victor Hugo, d’Alexandre Dumas, d’Edgar Quinet, d’Étienne Arago et de Michel de Bourges, il parvenait à réunir des aristocrates belges et des proscrits français. », Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo, t. II. Pendant l’exil. 1851-1864, Fayard, 2008, p. 44-45.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
