« 26 mars 1851 » [source : MVHP, MS a8527], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1463, page consultée le 01 mai 2026.
26 mars [1851], mercredi matin 8 h.
Bonjour, mon bon petit bien-aimé, bonjour, mon inexprimable bon et bien adoré petit homme, bonjour. Mon excursion d’hier ne m’a réussie qu’à moitié car je n’ai trouvé que Mme de Montferrier malade, et Mme[illis.]. Je t’avoue que cette distraction à mes propres maux ne m’a pas distraite du tout et que je suis revenue aussi et plus malingre que je n’y étais allée. Je suis rentrée chez moi de très bonne heure et à dix heures je lisais mon Évènement tout frais que j’avais acheté en descendant d’omnibus. Tout cela ne m’a pas fait passer une bonne nuit. Mais qu’est-ce qui peut me faire passer une bonne nuit maintenant ? Question indiscrète et qui ne mérite plus de réponse. Aussi, je suis fatiguée et découragée ce matin et je donnerais ma vie pour deux sous, dix centimes pour rester dans le texte nouveau. Pour me distraire, il ne me reste que les plaisirs peua variés du bonhomme Künckel1. J’attends que nous ayons de l’argent pour m’y livrer avec fureur car le sang recommence à me tourmenter avec une extrême violence. Jusque-là, il faut que je me résigne à toutes sortes de choses désagréables et hideuses. C’est difficile. Pendant ce temps-là, vous mangez des bécasses avec le bonhomme Roussel, dans la saison défendue par la loi, comme d’infidèles et prévaricateurs législateurs que vous êtes. Tout cela est édifiant, n’est-ce pas, et doit vous mériter l’estime et le respect des peuples ? Voime, voime, pour mon compte je dois peut-être vous voter des couronnes d’immortelles blanches pour les cocottes de tout plumage et de toutes races traquées et dévorées par vous à la barbe de la loi sur la chasse et de mon nez de Juju. Mais soyez tranquille, je vous ferais un bon procès-verbal dont l’amende ne sera pas douce, je vous le certifie.
Juliette
1 Juliette soigne la gale dont elle est atteinte depuis plusieurs mois avec les remèdes de ce médecin allemand.
a « peux ».
« 26 mars 1851 » [source : MVHP, MS a8528], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1463, page consultée le 01 mai 2026.
26 mars [1851], mercredi midi
Je suis triste, malingre, souffrante, bête et hideuse, et je ne sortirai probablement pas. Hier, si je n’avais pas été dans la rue et surtout si je n’avais pas été habillée, je serais restée chez moi à broyer du noir tant je suis encline à l’hypocondrie. Aujourd’hui, je souffre intérieurement de partout et j’ai surtout une tristesse invincible. C’est un état nerveux causé par le printemps probablement et qui ne doit pas t’inquiéter plus qu’il ne m’inquiète moi-même. Il est probable que demain jeudi, jour de mi-carême, vous n’aurez aucune séance, pas même académique ? Dans ce cas-là, et par extraordinaire, est-ce que tu ne viendras pas un peu plus que de coutume ? Je te le demande sans y compter beaucoup. Aussi, ce sera une vraie joie si tu viens car j’ai déjà le chagrin et le regret de ton absence. Je ne te dis pas cela pour te tourmenter, mon pauvre bien-aimé, je te le dis malgré moi et par conviction triste. Personne ne cherche de meilleure foi que moi à te défendre contre mes tendresses inopportunes et mon amour beaucoup trop rétrospectif. J’y parviens le plus souvent car tu dois convenir que mes exigences se montrent assez furtivement et le plus humblement du monde. Il est probable encore que si je n’étais pas provoquée à de certaines confidences par ces gribouillis quotidiens, tu ne saurais pas un mot de ce que je souffre. Je t’ai déjà exprimé plusieurs fois le désir de les supprimer dans l’intérêt de ta tranquillité et de ma dignité ; tu devrais y consentir mon adoré bien-aimé, pour toi et pour moi !
Juliette
« 26 mars 1851 » [source : MVHP, MS a8529], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d16541e1463, page consultée le 01 mai 2026.
26 mars [1851], mercredi soir, 9 h.
J’étais bien découragée et bien triste quand tu es venu tantôt, mon cher petit homme, mais ta douce vue a suffi pour me redonner du courage et pour dissiper tous les nuages amoncelés dans ma pauvre caboche. Il me semble que je dormirai bien ce soir tant je me sens calme et rafraîchiea par les quelques instants que tu as passés auprès de moi. Il est plus que probable que si tu pouvais me consacrer plusieurs jours, ou même un seul entier, que je me guérirais comme par enchantement. Mais la saison n’est pas propice à ce genre de sacrifice. Aussi, je garde mon mal et mes maux, trop heureuse quand quelque bon hasard comme celui d’aujourd’hui vient faire diversion à ma grimauderie habituelle. Merci, mon bon petit homme, merci. Je veux bien te prêter mon nez pour le bal du préfet demain. Tu prendras garde de ne pas le défoncer et d’user sa couleur. Seulement, tâche qu’on ne te prenne pas pour un AUGUSTE personnage et qu’on te rende les honneurs qui ne t’appartiennent pas. Uses-en modérément et honnêtement, je parle du nez, songe qu’il doit me servir longtemps et souvent. Aussi longtemps que le carabinier de Charles, qui n’est pas amusant, que Paul Meurice et l’amende, toujours pendante, la malheureuse, que le bonhomme Roussel, trop peu pendu, que Mme Constant…e et son nez muet, que Poléma, et le n°…. de la rue Notre-Dame-de-Lorette1, dont tu ne te sers pas en ville pour ne pas l’user, enfin autant que crédulité et ma stupidité, qui mériteraient d’être immortelles, à cause de leur phénoménal développement.
Juliette
1 Depuis qu’elle a surpris Hugo donner cette adresse à un cocher, Juliette suspecte une liaison avec une femme habitant dans cette rue. Elle n’a pas tort : c’est là que demeure Léonie Biard.
a « raffraîchie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.
- 1851Hugo visite les caves de Lille.
- 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
- 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
- 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
- 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
- 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
- 26-27 octobreAutre excursion.
- 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
- 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
- 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.
