« 3 octobre 1850 » [source : MVHP, MS a8455], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12649, page consultée le 04 mai 2026.
3 octobre [1850], jeudi matin, 7 h. ½
Bonjour, mon tout adoré, bonjour. Je suis bien heureuse de savoir ton fils auprès de toi, mon cher bien-aimé, car, outre l’inquiétude de le savoir seul et loin dans une si triste circonstance, j’avais celle de te voir partir souffrant et exposé à toutes les mauvaises chances de la saison. Aussi, ça a été un bien grand soulagement pour moi quand j’ai su que cet enfant était revenu. Maintenant je suis tranquille sur lui et sur toi. Sur lui parce que tes consolations sont irrésistibles, sur toi parce que tu ne te tourmenteras plus de la pensée de le savoir malheureux loin de toi. Maintenant, comme il faut que j’aie toujours un souci dans l’âme, je pense à la nécessité possible de te couper la luette. Quoique je sache que ce soit sans danger et qu’on dise que c’est peu douloureux, je n’en suis pas moins très désagréablement préoccupée par cette perspective d’une opération à la gorge1. Je regrette bien vivement que M. Louis se soit chargé de cette cure car, en tout état de chose, un chirurgien se serait aperçu tout de suite de l’inconvénient et t’aurait opéré immédiatement sans te faire languir dans un traitement insuffisant, mais très gênant et très ennuyeux. Ensuite, on n’aurait pas laissé passer la belle saison, chose très importante pour ce genre d’affection. Je t’assure qu’il y a eu dans toute cette affaire une lanternerie déplorable et peu à l’honneur du célèbre Purgon2 qui avait entrepris de te guérir. Je le dis avec amertume parce que rien ne m’est plus odieux que de savoir que tu souffres. Aussi, tout ce qui peut te nuire me devient tout de suite en horreur. C’est pour cela que je suis si fâchée quand je te vois avec des chaussures en mauvais état. Tu devrais toujours avoir une paire ou deux paires de souliers à l’avance. Tu n’en dépenseraisa pas un liard de plus au bout de l’année et tu ne t’exposeraisb pas aux maux de gorge et aux rhumatismes, mais je parle à un affreux petit sourd qui ne veut pas entendre et qui trouve charmant de traîner la savate et de risquer sa peau par entêtement et par insouciance. C’est absurde, mais qu’y faire ?
Juliette
1 Hugo sera opéré de la luette en décembre.
2 Personnage d’apothicaire incompétent du Malade imaginaire de Molière.
a « dépenserait »
b « exposerait ».
« 3 octobre 1850 » [source : MVHP, MS a8456 ], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12649, page consultée le 04 mai 2026.
3 octobre [1850], jeudi matin, 10 h. ½
Je vous attends, mon petit homme, votre atelier est prêta et Jobus1 est à son poste. Je me dispense d’aller chez la pauvre Eugénie, d’abord parce que je ne peux pas la voir et parce que je crains qu’on ne se croit obligé de me faire entrer auprès d’elle, ce qui lui est évidemment désagréable dans ce moment-ci2. Pour ne pas la contrarier, j’envoie Suzanne savoir de ses nouvelles tous les jours. Quant à Vilain, s’il sentait le besoin de me voir, rien ne l’empêche de venir chez moi. D’autant plus qu’il ne reste pas auprès d’elle habituellement, mais je ne l’ai pas vu depuis plus de huit jours quoique je sois allée chez lui plusieurs fois dans l’intervalle. Tu sais que j’ai promis à Mme de Montferrier d’aller dîner avec elle si rien ne s’y opposait et si elle venait me chercher. Mais dans le cas où tu voudrais passer le reste de la soirée avec moi, je serai trop contente de te faire ce SACRIFICE et je lui ferais dire de ne pas compter sur moi pour aujourd’hui. Je t’en prie, mon cher petit homme, ne te gêne pas car c’est moi que tu opprimerais dans ce cas-là. Je ne demande certainement pas mieux, quand je suis toute seule, de passer ma vie avec ces braves gens-là, mais dès que j’ai quelques chances de te voir, je suis trop heureuse de t’attendre et de rester chez moi. Ainsi, mon bien-aimé, pas de fausse délicatesse je t’en prie, dis-moi si tu peux revenir après l’Académie. Si tu étais bien gentil, tu viendrais y dîner sans façon avec moi le premier jour que tu pourrais. Tu les rendrais bien heureux et moi encore davantage. Tâche de disposer d’une de tes plus prochaines soirées. En attendant, donne-moi le plus possible de ton temps et aime-moi un peu pour n’en pas perdre tout à fait l’habitude. Moi je t’aime trop, mais je ne veux ni ne peux t’aimer moins, c’est mon parti pris. Résignez-vous et venez le plus vite possible.
Juliette
1 À élucider.
2 Sa cousine Eugénie Drouet mourra le 24 octobre de l’hydropisie qui l’affecte depuis l’été.
a « près ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
