2 octobre 1850

« 2 octobre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 275-276], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12648, page consultée le 27 janvier 2026.

Bonjour, mon bien-aimé, bonjour mon doux adoré, bonjour. J’espère que tu recevras des nouvelles de ton pauvre Charlot aujourd’hui, plus courageuses et plus résignées que celles d’hier et que tu n’auras pas besoin d’aller le chercher1. Je l’espère, mon cher petit homme, et je le désire encore davantage à cause de ce pauvre enfant qui souffre loin de vous tous, et pour toi que ce voyage fatiguera et retardera ta guérison car il te sera difficile de te gargariser2 régulièrement tout le temps que tu seras hors de chez toi. Sans compter que le temps n’est rien moins que favorable au déplacement dans l’état de ta santé. Je ne parle pas de moi, mon doux bien-aimé, parce qu’en toute chose je fais passer ta tranquillité, ton bonheur et ta santé avant ma vie. Aussi depuis hier je supplie ardemmenta le bon Dieu de t’épargner dans ton pauvre Charlot. J’attends avec une impatience que tu dois comprendre que tu sois venu me dire s’il est revenu ou s’il doit revenir tout de suite et comment il se trouve de ce choc si terrible et si imprévu. À son âge et avec son caractère l’amour est une pression aiguë mais qui comme toutes les choses violentes durent peu. J’espère que ce pauvre enfant, une fois le tribut payé à cette catastrophe horrible, retrouvera le calme et la possession de lui-même. Aidé par votre tendresse à tous, cela lui sera moins difficile. Jusque-là il serait à désirer qu’il ne restât pas seul en face de sa douleur et loin de vous. Aussi, s’il ne devrait pas revenir aujourd’hui ou demain, quels queb soient les inconvénients qu’il y aitc pour toi à interrompre ton traitement et à t’exposer à des refroidissements, et la répugnance invincible que j’éprouve à me séparer de toi, même pour un jour, je t’engagerais à partir ce soir pour ramener et pour consoler ce pauvre enfant. Mais j’espère qu’il n’en sera rien et que tu m’apporteras cette certitude tout à l’heure. En attendant, je te baise de l’âme.

Juliette


Notes

1 À élucider.

2 Prendre un gargarisme. (Littré) Victor Hugo emploie ce remède pour soulager ses maux de gorge chroniques.

Notes manuscriptologiques

a « ardement ».

b « quelque ».

c « aient ».


« 2 octobre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 277-278], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12648, page consultée le 27 janvier 2026.

Je suis tourmentée, mon adoré, car rien ne tourmente plus que l’incertitude. Si tu pouvais t’échapper un moment pour venir me rassurer tu ferais une bonne action car je t’assure que je m’inquiète autant de la pensée de savoir ton fils tout seul là-bas que de celle de croire qu’il faudra que tu risquesa d’aggraver ton mal de gorge en allant le chercher1. Mon inquiétude va de toi à lui et de lui à toi avec une incessante obsession qui m’ôte tout courage. Encore s’il faisait sec et chaud cela n’aurait pas autant d’inconvénients pour ta pauvre gorge, mais par cette température et cette humidité c’est pour en faire une vraie maladie. Dans cette incertitude de toute chose, je me tiendrai prête pour midi. De toute façon je crois que tu ferais bien d’acheter une chaussure quelconque aujourd’hui, car rien n’est plus imprudent que de sortir avec des souliers percés de ce temps pluvieux. D’un côté tu essayes de te guérir et de l’autre tu fais tout ce qu’il faut pour éterniser le mal. On n’est pas plus absurde que ce Toto là. Si j’étais auprès de vous, dans votre intérieur, je vous forcerais, malgré vous et au risque de vous déplaire, à avoir tout ce qu’il vous faut en vêtements, selon la saison, en régime et en hygiène. Je ne comprends pas votre indifférence à tous pour tout ce qui est votre santé, votre bien-être et votre conservation. En vérité ce n’est pas la peine d’être le premier homme de son siècle et le plus nécessaire de son époque pour le traiter avec l’indifférence que vous y mettez. Quant à moi je suis révoltée chaque fois que je m’en aperçois, un Véron met sa dartre dans du coton, la fait aller en voiture, lui donne des truffes et l’abreuve de vins fins. Vous, vous laissez votre sublime carcasse exposée à toutes les intempéries des saisons sans plus vous en soucierb que de la première guenille venue. Vraiment c’est par trop de dédain et d’insouciance. Si vous m’apparteniez je vous forcerais à faire un peu plus de cas de votre peau car sans le fourreau adieu la lame et je tiens autant à l’une qu’à l’autre. En attendant je me morfonds pour tâcher de deviner si tu es moins inquiet de ton fils2. Je donnerais tout au monde pour savoir qu’il est revenu et qu’il est tranquille. Pauvre enfant je l’aime comme s’il était fait de mon sang. Je les aime tous comme cela et je donnerais ma vie avec joie pour toi et pour eux.

Juliette


Notes

1 Victor Hugo souffre de maux de gorge chroniques persistants depuis plusieurs mois. Le 4 décembre 1850, il sera opéré de la luette.

2 À élucider.

Notes manuscriptologiques

a « risque ».

b « souciez ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.