« 21 février 1850 » [source : MVH, α 8340], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12583, page consultée le 26 janvier 2026.
21 février [1850], jeudi matin, 8 h.
Bonjour, mon tout aimé, bonjour, je te baise en gros et en détail et depuis un bout
jusqu’à l’autre. Si tu ne dors pas tu dois admirer comme moi le beau soleil et te
baigner dans cette charmantea
atmosphère de printemps ? C’estb à ce
télégraphe électrique de la pensée et de la sensation que je confie mes plus douces
caresses pour te les porter. Si tu ne dors pas, si tu n’es pas aveugle, sourd et
dégénéré, tu les sentiras passer sur ton front comme une haleine, tu les entendras
murmurer de tendres évocations à ton oreille et tu en seras remué jusqu’au fond de
l’âme. Si tu dors, mon bien-aimé, elles se mêleront à tes rêves pour te porter au
ciel.
Comment vas-tu, mon Toto ? À quelle heure t’es-tu couché hier ? As-tu pensé
à moi ? Moi je suis rentrée à 11 h. J’ai assez mal dormi mais je t’aime admirablement
bien ce qui est une fameuse compensation. Mme de Montferrier insiste pour que j’y aille dîner tantôt
mais je n’irai que si tu m’assures que tu ne pourras pas venir en sortant de la
chambre. Autrement je préfère des millions de fois rester chez moi à t’attendre.
Ainsi, mon adoré, ne prends pas le prétexte de ne pouvoir pas venir pour me forcer
à y
aller, car je t’assure que je n’y vais jamais avec plaisir chaque fois que je ne t’ai
pas vu avant et que je n’ai pas l’espoir de te voir après. Si tu en étais bien
convaincu, mon petit homme, tu n’insisterais jamais pour me faire accepter des
distractions aux dépensc des courts
instants de bonheur que tu peux me donner. Ce n’est pas la première fois que je te
le
dis et je te le répète encore parce que je voudrais te convaincre que ce que je
préfère à tout c’est toi.
Jour, Toto, jour, mon cher petit O. J’ai gagné SIX SOUS ! Si le pays était plus
tranquille, si les placements étaientd moins dangereux, j’aurais essayé quelques spéculations
boursichicotiques. Mais dans la crainte de prochains événements, je garde mes capitaux
et je laisse passer la crise sans m’y mêler. Je crois que c’est plus prudent ; qu’en
dites-vous, homme d’état ? En attendant votre réponse je vous fais mille avances…
d’amour et je vous prie de me les rendre avec intérêts dans le plus bref délai
possible.
Juliette
a « ce charmant ».
b « cet ».
c « dépends ».
d « étaients ».
« 21 février 1850 » [source : MVH, α 8341], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12583, page consultée le 26 janvier 2026.
21 février [1850], jeudi midi.
Prenez-vous-en à vous, mon cher petit inexact, si je ne suis pas toujours prête à
l’heure convenue ? À force de vous attendre tous les jours trois ou quatre heures
sous
les armes, je finis par m’y fier et par ne pas me gêner. Mais comme j’ai beaucoup
de
chance c’est justement le jour où je suis en retard que vous arrivez. Voime, voime, fort agréable pour vous et pour moi.
Enfin aujourd’hui je vais être prête à l’heure MILITAIRE. Il est probable que j’en
serai pour mes frais, mais je me risque. J’aime mieux à tout prendre vous attendre
que
de vous faire perdre votre temps. Dites donc, mon petit homme, où pourrai-je vous
attendre aujourd’hui ? L’église n’est pas très chaude, les quais après une longue
course ne sont pas très reposants, Féau
demeure bien haut, cependant je ne veux pas m’en aller sans vous avoir conduit jusqu’à
votre boutique. Il faudra tâcher de trouver un joint qui me permette de vous attendre
sans trop me morfondre et me fatiguer.
Il faudra aussi que tu me dises, la main
sur la conscience, si tu pourras revenir me voir ce soir en sortant de la séance pour
que je fasse faire mon dîner chez moi, ou que je me décide à aller chez mes
marquis1. Pour mon goût je vous préfère à toutes les sauces
mirobolantes de ces deux excellents goinfres. Ainsi ne faites pas de fausse générosité
en me forçant de sacrifier mon cœur à mon estomac. D’ailleurs j’aime autant ma simple
côtelettea et mon petit fromage
que les menus les plus compliqués et les plus succulents. Vous le savez aussi bien
que
moi.
Taisez-vous, mon cher petit homme, et venez bien vite et revenez souvent si
vous tenez à me plaire et à me rendre heureuse. En attendant je compte toujours sur
vous pour lundi soir. J’économise sous sur sou pour vous
donner un [baba ?] monstre. Vous seriez bien absurde et bien FAIBLE si
vous me manquiez de parole encore une fois : en attendant je me berce de cette douce
illusion et je veux à force de confiance forcer le bonheur à visiter ma pauvre
maison.
Juliette
1 Les Montferrier.
a « côtellette ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
