« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16322, f. 21-23], transcr. Jeanne Stranart et Véronique Cantos, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3628, page consultée le 25 janvier 2026.
Lundi, 1 h. moins 10 minutes du matin
Sept[embre
1833 ?]a
Je suis restéeb à ma fenêtre tout ce
temps, l’âme tendue vers vous, l’oreille attentive au moindre bruit, craignant
toujours que votre courage ne vous abandonne avant la fin de ce pénible trajet. Voici
bientôt une demi-heurec que vous
êtes parti. J’ai bien écoutéd : il
me semble que je n’ai rien entendu qui puisse me faire craindre que vous n’ayez pas
eu
assez de force pour arriver jusque chez vous. J’espère qu’au moment où je vous écris
ces lignes, vous éprouvez déjà le soulagement que le lit et le repos apporteront à
vos
souffrances. Je ne trouve pas de mot pour vous dire mon regret, mon repentir, mon
désespoir, de tout ce qui s’est passé ce soir. Je n’en excepte pas vos torts. Je vous
en demande pardon comme des miens. Je vous demande pardon d’avoir consenti à vous
appartenir après ce qui s’étaite passé entre nous.
J’aurais dû prévoir ce qui devait arriver, ce qui est arrivé. Dieu sait que j’avais
courageusement résistéf, et que je
n’ai cédég qu’à la promesse sainte et
solennelleh que vous m’aviez
faitei de ne parler jamais des
souillures de ma vie passée tant que ma conduite serait honnête et pure. Ma vie depuis
7 mois1 a été honnête et pure ! Votre promesse, l’avez-vous tenue ? Encore si
je ne faisais que souffrir seule, je me résignerais à souffrir, mais vous êtes aussi
malheureux que moi. Vous êtes aussi honteux des injures dont vous m’accablez que je
le
suis moi-même de les recevoir. Maintenant que je sais tout ce que notre position a
de
gangrenéj, c’est à moi d’arrêter
les progrès du mal en coupant à travers mon âme et ma vie, pour sauver ce qui peut
encore être sauvé de vous et de moi. Écoutez Victor, je vous demande de ne pas me
refuser votre appui pour mettre à exécution le projet que je crois nécessaire,
indispensable pour notre honneur à tous les deux. Si quelque chose peut vous donner
du
courage c’est de savoir que je ne vous ai jamais trompé depuis sept mois. C’est bien
vrai, je ne vous ai jamais trompé, c’est bien vrai, oh, c’est bien vrai. Et pourtant
depuis sept mois, combien de scènes affligeantes comme celle de ce soir. Vous voyez
qu’il n’y a pas à balancer. Je partirai par la première diligence de Saumur, la santé
de ma fille en sera le prétexte2. Une fois
auprès d’elle, je pourrai réfléchir sur ma position et à ce qu’il y aurait à faire
pour la rendre tolérable. Si comme je le crois nécessaire, je rompais avec le théâtre,
le mobilier répond pour la créance de Jourdain, et si vous ne vouliez pas vous donner la peine de vous en
occuper, je chargerais n’importe quel homme d’affairesk de le vendre jusqu’à la concurrence de la dette de Jourdain qui est la seule pour laquelle vous ayez
répondu. Moi, j’irais à l’étranger. Telle que je suis, je puis encore y gagner ma
vie,
c’est autant qu’il faut, n’est-ce pas ? Mais tout ceci n’est pas l’important.
L’important le voici : c’est de partir le plus tôt possible, aujourd’hui même, pour
nous mettre tous les deux à l’abri de nos atroces folies.
Avant de partir, je
vous aurai vu, je l’espère, à moins que vous ne soyez plus malade, ce qui serait
horrible à penser, moi en étant la cause. Mais que je vous voie ou non, que vous soyez
ou non victime de ma fureur, je vous remets en m’en allant tout amour et tout bonheur.
Je ne garde même pas l’espérance. Je vous laisse mon âme, ma pensée, ma vie. Je
n’emporte que mon corps, ne le regrettez pas.
Juliette
1 Cette remarque fait dater cette lettre par Paul Souchon de septembre 1833. Il suppose donc que Juliette, comme elle le dit dans d’autres lettres, n’a pas trompé Victor Hugo depuis leur première nuit. Faute de datation précise des lettres jusqu’au 13 octobre 1835, il est difficile d’en être certain, cependant. La syntaxe et la ponctuation de cette lettre, bien maîtrisées (on remarque l’absence de tirets), invitent à dater cette lettre d’après les folios suivants, dont la ponctuation et la syntaxe sont toujours rudimentaires. Deux hypothèses s’offrent à nous : 1) Si cette lettre date bien de septembre 1833, on constate une rapide – mais temporaire – amélioration de son écriture. 2) Si elle est postérieure à septembre 1833, c’est qu’elle fait allusion à une tromperie avouée à Hugo.
2 Claire, fille de Juliette Drouet et du sculpteur James Pradier, née le 12 novembre 1826, était en pension à Saumur chez Mlle Watteville.
a Date rajoutée sur le manuscrit d’une autre main que celle de Juliette Drouet.
b « resté ».
c « écoutée ».
d « écoutée ».
e Juliette Drouet saute plusieurs lignes entre « s’était » et « passé ».
f « résistée ».
g « cédée ».
h « solemnelle ».
i « fait ».
j « gangrenée ».
k « affaire ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils tombent amoureux, pendant les répétitions de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin, où elle joue la princesse Negroni, et il écrit pour elle le rôle de Jane dans Marie Tudor.
- 2 janvierHugo lit Lucrèce Borgia aux acteurs de la Porte-Saint-Martin. Juliette est là. Elle obtient le très petit rôle de la princesse Negroni (9 répliques) : le soir, elle rompt son contrat avec Harel.
- 10 janvierHarel lui écrit une lettre pour la faire revenir (avec succès) sur sa décision.
- Jusqu’à fin janvierElle reparaît dans M. Lombard, Jeanne Vaubernier et Dix ans de la vie d’une femme.
- 23 janvierNouvelle convocation en justice, devant la Cour Royale. La Ribot, apprenant qu’elle va jouer dans une pièce de Victor Hugo, réclame son dû.
- 2 févrierPremière de Lucrèce Borgia de Victor Hugo à la Porte-Saint-Martin (rôle de la princesse Negroni). Triomphe.
- 8 févrierLe tribunal ne prononce pas la contrainte par corps, mais exige le versement de la somme due.
- Nuit du 16 au 17 févrierJuliette Drouet et Victor Hugo deviennent amants. Cette nuit sera fêtée chaque année par une lettre de Hugo consignée dans le Livre de l’anniversaire. C’est aussi la date du mariage de Cosette et Marius dans Les Misérables.
- 19 févrierNuit de carnaval. Mis en demeure par Juliette de choisir entre elle et un bal d’artistes auquel il est invité au foyer du Gymnase, Hugo va chercher Juliette à la sortie du théâtre, et la ramène chez elle.
- 20 avrilNaissance de sa nièce Marie-Louise Koch.
- 1er maiLe Fils de Zambular d’Amédée au Théâtre Molière (rôle de Rita). Elle joue le rôle une soixantaine de fois jusqu’à début septembre.
- JuinNouvelle comparution devant la Cour Royale. N’ayant pas encore réglé ses dettes, elle risque deux ans de prison. Hugo réglera ses créanciers.
- 14 juilletDix ans de la vie d’une femme au Théâtre de la Porte-Saint-Martin (cette fois, Juliette Drouet joue le rôle d’Adèle Darcey).
- AoûtSuite à une violente dispute, elle brûle les lettres que lui a écrites Hugo.
- 6 aoûtLa Chambre ardente de Mélesville et Bayard au Théâtre de la Porte-Saint-Martin (rôle d’Agathe de Montalais).
- 18 aoûtBergami et la reine d’Angleterre de Fontan, Dupeuty et Alhoi au Théâtre de la Porte-Saint-Martin (rôle de Caroline de Brunswick).
- Septembre-octobreSéjour de Hugo aux Roches, chez les Bertin.
- 7 novembrePremière de Marie Tudor au Théâtre de la Porte-Saint-Martin ; Juliette joue le rôle de Jane ; elle est remplacée le lendemain par Ida Ferrier, maîtresse de Dumas.
- 24 novembreLe Malade imaginaire de Molière au Théâtre de la Porte-Saint-Martin (rôle de médecin, apothicaire ou porte-seringue).
