« 27 novembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/55], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e2532, page consultée le 01 mai 2026.
27 novembre [1850], mercredi matin, 9 h.
Bonjour mon doux adoré, bonjour, je t’aime, mais il y a trop longtemps que je ne t’ai vu. Je t’ai attendu hier jusqu’à quatre heures dans l’espoir que malgré le mauvais temps tu viendrais prendre ta fumigation. J’en ai été pour mes frais. Aussi je m’en suis allée piteusement à Sablonville où j’ai trouvé ce pauvre Montferrier enragé de douleurs et surtout bien changé. Il avait quatre-vingts ans hier. Cependant il était plus calme lorsque je suis partie. J’espère qu’il ira tout à fait bien, les vésicatoires et la morphine aidant. Il regrettait bien profondément de n’avoir pas pu être des vôtres hier. Il m’a encore chargée de l’excuser auprès de toi en attendant qu’il t’écrive pour cela. Du reste le portrait et la légende l’ont beaucoup amusé. Lacombe seul riait jaune. Il a même essayé de dire que Lucrèce était monstrueuse1 et quand j’ai prétendu le contraire il a voulu équivoquer sur ce que le fils croyait à l’amour de sa mère. Je n’ai pas eu de peine à lui clore son affreux museau et j’ai fini en disant que tu ne répudiais pas les conceptions dramatiques sur cette donnée et que lorsqu’il te plairait de t’en servir tu t’en servirais tout aussi bien que le tendre et dévot Racine et sans plus de timidité et de pudibonderie ; que la remarque que je faisais sur l’article du crapaud littéraire qui traînait son ventre immonde sur tes chefs-d’œuvrea sous prétexte de moralité et de dévotion n’était que pour constater qu’il mutait comme un affreux donneur d’eau bénite et de marchandb de cantiques qu’il était malgré la loi sur le cumul. Ceci dit nous avons été les meilleurs mis du monde à la barbe de mon Syphisis qui en a une magnifique. Cher adoré, je te raconte tous les épisodes de ma soirée qui ne sont rien moins qu’intéressants mais qui te prouvent que je t’admire et que je t’adore.
Juliette
1 La discussion porte sur Lucrèce Borgia, drame de Hugo où Juliette jouait en 1833.
a « chefs-d’oeuvres ».
b Juliette écrit « Md ».
« 27 novembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/56], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d17344e2532, page consultée le 01 mai 2026.
27 novembre [1850], mercredi matin, 11 h.
Quel temps triste, mon petit homme, et comme je suis bien en harmonie avec hier. Tant que je ne t’aurai pas vu je serai dans cette espèce de brume morale qui voile toutes les heureuses pensées et tous les gais horizons du passé. Je suis en proie à un affreux brouillard noir et humide qui me glace le cœur et me donne toutes sortes d’idées lugubres. Ma nuit elle-même s’est passée en affreux cauchemarsa plus biscornus les uns que les autres et beaucoup trop significatifs pour ne pas être plus que des rêves. Cependant ce n’est pas une raison pour vous en ennuyerb au-dessus de vos forces et de votre patience, c’est à moi à garder mes rêves et à en faire mon profit. Si ce n’est pour vous forcer à m’être fidèle et à m’aimer, au moins pour gagner le gros lot à la loterie des lingots d’or.
J’attends avec impatience que vous veniez pour savoir comment vous allez et comment s’est passé votre petit gueuleton de réconciliation1. Jamais le temps ne m’a paru plus long, plus triste et plus maussade que ces dernières vingt-quatre heures. J’espère que ton médecin trouvera ta gorge encore mieux aujourd’hui que la dernière fois, mais je serai bien heureuse le jour où il te trouvera assez bien pour ne plus te faire cette douloureuse opération. Pour cela il faut redoubler de prudence et de soins et je suis prête quant à moi à ne t’en laisser oublier aucun car ta santé c’est mon bien, c’est ma joie, c’est ma vie.
Juliette
1 Réconciliation avec le fils Viennot. Depuis le 1er novembre, les lettres font allusion à un conflit opposant Charles Hugo à Jean-Louis Viennot, directeur du Corsaire, au sujet d’un article que ce dernier avait signé dans le numéro du 30 octobre. Il concernait les attaques réitérées de Charles Hugo dans L’Événement contre le préfet de police Pierre Carlier. L’article de Viennot, très virulent, commençait ainsi : « Toto est le taon de M. Carlier. Il n’y a point de jour où il ne lui saute sur la queue. Heureusement, il y a des taons impuissants, des moucherons dont le dard est rond. » Charles Hugo exigea des excuses ; Viennot s’y refusa. Victor Hugo intervint pour éviter un duel, en vain. À cause de la différence d’âge entre les deux protagonistes, les témoins de Viennot, MM. Galoppe d’Onquaire et Worms de Romilly, se rétractèrent et cherchèrent en vain une conciliation. Charles Hugo sollicita le fils de Viennot, Charles, qui se fit un devoir d’accepter le duel, à l’insu de son père (selon l’article rectificatif paru dans Le Corsaire du 8 novembre). Le duel eut lieu le 6 novembre au bois de Meudon. Le lendemain, L’Événement fit paraître une note, relayée dans de nombreux journaux, où l’on apprenait qu’ « [à] la suite d’un engagement très-vif, qui a duré une minute et demie environ, M. Charles Hugo a eu le genou atteint d’un coup de pointe ; la rencontre avait lieu à l’épée. La blessure ne donne aucune inquiétude aux amis de M. Charles Hugo ». ». La note est signée des noms des témoins de Charles (MM. Alex. Dumas et Méry ) et de ceux de Charles Viennot (MM. Marquis de Grimaldi et L.-H. de la Pierre [sic], sous-lieutenant au 8e chasseurs »).
a « cauchemards ».
b « ennuier ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
