« 19 février 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 28-29], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12581, page consultée le 26 janvier 2026.
19 février [1850], mardi matin, 8 h ½
Bonjour, bien-aimé, bonjour, mon Toto, bonjour, mon adoré, je vous baise entendez-vous ? Si vous saviez comme le temps est beau et comme il ferait bon s’aimer. Vous sauteriez de votre lit dans le mien au risque de chiffonner un peu votre circulus. Ce n’est pourtant pas dans cet espoir que je garde ma fenêtre ouverte car je sais trop que vous ne ferez jamais un saut, même pour le plus grand et le meilleur motif. C’est un parti pris chez vous et dont vous ne changerez pas pour moi. Je laisse ma fenêtre ouverte, pour sentir le soleil caressant, pour entendre les petits oiseaux joyeux, pour regarder les vapeurs transparentes du printemps et pour laisser passer toutes les pensées d’amour et de bonheur qui s’envolent de mon âme vers vous. Si vous saviez comme je vous aime, mon Victor, vous comprendriez cette continuelle préoccupation et cette éternelle aspiration de vous. Cher petit homme, je comprends aussi combien tu es occupé et je me résigne à mon sort si tu m’aimes et si tu me regrettes un peu. Pense à moi, mon petit homme, afin que nos deux âmes se rapprochent et se confondent dans cette mutuelle aspiration. J’ai rêvé de toi toute la nuit, ce qui m’arrive presque toujours, mais il y a des rêves plus significatifs les uns que les autres et ceux-ci l’étaient autant qu’ils pouvaient l’être. Cependant je préfère au plus merveilleux des rêves votre plus simple réalité. Si je pouvais choisir je lui donnerais toujours la préférence. Mais ne le pouvant pas j’aime encore mieux le rêve du bonheur que rien du tout. Ne fût-ce que pour pouvoir dire que le bonheur me vient en dormant. Il est vrai, hélas ! qu’il s’en va dès que j’ai les yeux ouverts sans laisser d’autres traces que des regrets. Je ne veux pas finir ma lettre par un mot triste, mon Toto, et je me hâte de te dire que tu es mon toujours plus adoré.
Juliette
« 19 février 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 30-31], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12581, page consultée le 26 janvier 2026.
19 février [1850], mardi midi
Me voici retombée dans les épluchures de papier, mon amour, trop heureuse encore d’en avoir puisque j’en ai besoin pour y déposer mes petites élucubrations amoureuses. Je respecte votre beau papier azuré et je me contente du moindre débris pour mes chefs-d’œuvrea épistolaires. Ce n’est pas par modestie, AU CONTRAIRE. Je suis si sûre que cela ne peut en rien influer sur mon mérite d’une façon ou de l’autre que je n’y fais aucune différence pour moi personnellement. Quant à vous c’est différent, je crains de manquer du respect que je dois à votre souveraineté et je m’en préoccupeb SÉRIEUSEMENT. Voime, voime, cochon de français représentant, je vous respecte, comme je respecte la République dont vous êtes le plus gracieux représentant. Je vous tire le nez en signe de vénération et je vous fais des pieds de nez d’amour. Je viens de recevoir une lettre de mon beau-frère1 qui me remercie du savon fraternel que je lui ai envoyé dernièrement au sujet de son silence sur votre discours2. Le bonhomme s’en explique avec moi à cœur ouvert en me disant que son silence n’était que de la prudence pour son entourage très suspect. Du reste il me dit que ton discours restera comme la plus belle et la plus courageuse action de la tribune et le plus grand chef-d’œuvre littéraire que tu aies fait. Il me remercie de l’avoir provoqué à me dire son admiration qui lui pesait comme un vol fait à ta gloire et à la reconnaissance qu’il te doit personnellement avec le pays tout entier. Enfin ce brave homme est très heureux que je l’aie pressé à s’épancher. Le fait est que je lui ai écrit à ce sujet avec l’amabilité bretonne qui me caractérise quand quelque chose me blesse. Il a répondu à cette avance en bon allemand qu’il est et maintenant nous sommes les meilleurs amis du monde3. Pour vous je vous adore.
Juliette
2 Juliette Drouet attendait vivement de son beau-frère une réaction à propos du discours de Victor Hugo sur la liberté de l’enseignement.
3 Juliette Drouet plaisante régulièrement sur les origines allemandes de son beau-frère.
a « chef-d’œuvres ».
b « préocupe ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
