« 11 février 1850 » [source : Yale, BL, Victor Hugo Collection GEN MSS 412 (box 2, folder 86)], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12577, page consultée le 24 janvier 2026.
11 février [1850], lundi matin, 9 h.
Bonjour, mon adoré, oh ! oui, mon bien adoré, bonjour. Comment vas-tu ? Toujours de mieux en mieux, n’est-ce pas ? J’y compte malgré les rêves affreux que j’ai faitsa tout le temps que j’ai pu dormir car j’ai très peu et très mal dormi cette nuit. Une fois entre autresb, je me suis réveillée tout en larmes parce que je te voyais malade, bien malade. J’ai cru que j’allais mourir moi-même de douleur. Je n’ai rêvé qu’émeutes et guerre civile. Enfin j’ai trouvé moyen de travestir en songes, ou plutôt en cauchemarsc, toutes les bonnes choses de notre fameux dîner, en coup de fusils et coups de canons, toutes les mélodies ravissantes des deux aimables sœurs qui ont chanté hier1. Ce n’est vraiment pas la peine de donner tant de bonnes choses à une simple femme pour en faire l’usage que j’en ai fait cette nuit. C’est fort bête et je m’en veux beaucoup. Cher doux être, quand je pense à l’affreuse vision que j’ai eued sous les yeux cette nuit, les larmes me reviennent aux yeux et je sens au cœur la meurtrissure du coup que j’ai reçu en rêve. Heureusement que j’ai pour me rassurer le proverbe : tous songes tous mensonges2 et que d’après lui tu dois te porter mieux que jamais et être à l’abri de tout danger. Cette pensée me tranquillise et me relève de mon aplatissemente, et puis l’espoir de te voir à une heure est un bon stimulant qui va me remettre sur pied tout à l’heure. Toi, pendant ce temps-là, ne te fatigue pas trop, pense à moi et aime-moi. Pense à notre anniversaire si prochain : demain, pour le jour, dans six jours, pour la date3. Au désir ardent que j’ai de te plaire, au trouble charmant qui vibre encore dans mon âme depuis ton premier baiser, il me semble que c’est d’hier que mon bonheur de dix-huit ans a commencé.
Juliette
1 « Je ne sais pas pourquoi Mme de Montferrier a tenu à ce que ce premier gueuleton de Vilain fût un dimanche. J’avais déjà refusé dimanche dernier. J’espérais qu’elle aurait compris pourquoi et qu’elle aurait remis cette fine ripaille à un de ces jours de la semaine prochaine. » (Lettre de Juliette Drouet à Victor Hugo, 10 février 1850, Maison de Victor Hugo.) Les deux cantatrices sont les sœurs Kathinka et Sabine Heinefetter.
2 Le proverbe est : « Tous songes sont mensonges, tout espoir riant nous trompe. »
3 Juliette Drouet et Victor Hugo devinrent amants dans la nuit du samedi 16 au dimanche 17 février 1833. Le mardi gras 19 février, Victor Hugo, invité à un bal d’artistes au Théâtre du Gymnase, préféra retrouver Juliette dans sa petite chambre du boulevard Saint-Martin.
a « fait ».
b « entr’autre ».
c « cauchemards ».
d « eu ».
e « applatissement ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
